LIVRE I, CHAI
slon sur son esprit, que, rappelant tout ce qui lui restoit de forces , elle se leva , vint se jeter à mes pieds , et me conjura de conserver son honneur. Je la relevai, et l'assurai qu'elle pouvoit compter sur moi. Ensuite je pris des cordes que j'aperçus dans la cuisine ; et , à l'aide de la dame, je liai Léonarde aux pieds d'une grosse table, en lui protestant que je la tuerois si elle poussoit le moindre cri. La bonne Léonarde, persuadée que je n'y manquerois pas si elle osoit me contredire, prit le parti de me laisser faire tout ce que je voulus. J'allumai de la bougie , et j'allai avec l'inconnue à la chambre où étoient les espèces d'or et d'argent. Je mis dans mes poches autant de pistoles et doubles pistoles qu'il y en put tenir ; et pour obliger la dame à s'en charger aussi , je lui représentai qu'elle ne faisoit que reprendre son bien ; ce qu'elle fit sans scrupule. Quand nous en eiimes une bonne provision, nous marchâmes vers l'écurie , où j'entrai seul avec mes pistolets en état. Je comptois bien que le vieux nègre , malgré sa goutte et son rhumatisme, ne me laisseroit pas tranquillement seller et brider mon cheval; et j'étois dans la résolution de le guérir radicalement de tous ses maux s'il s'avisoit de vouloir faire le méchant : mais, par bonheur, il étoit alors si accablé des douleurs qu'il avoit souffertes et de celles qu'il souffroit encore, que je tirai mon cheval de l'écurie sans même qu'il parût s'en apercevoir. La dame m'attendoit à la porte. Nous enfilâmes promptenient l'allée par où l'on sortoit du souterrain. Nous arrivons à la grille, nous l'ouvrons , et nous parvenons enfin à la trappe. Nous eûmes beaucoup de peine à la lever, ou plutôt, pour en venir à
bout, nous eiimes besoin de la force nouvelle que nous prêta l'envie de nous sauver '.
Le jour conimençoit à paroître lorsque nous nous vîmes hors de cet abîme. Nous songeâmes aussitôt à nous en éloigner. Je me jetai en selle : la dame monta derrière moi, et, suivant au galop le premier sentier qui se présenta , nous sortîmes bientôt de la forêt. Nous entrâmes dans une plaine coupée de plusieurs routes ; nous en prîmes une au hasard. Je mourois de peur qu'elle ne nous conduisît à Mansilla, et que nous ne rencontrassions Rolando et ses camarades, ce qui pouvoit fort bien nous arriver. Heureusement ma crainte fut vaine. Nous arrivâmes à la ville d'Astorga sur les deux heures après midi. Japercus des gens qui nous regardoient avec une extrême attention , comme si c'eut été pour eux un spectacle nouveau de voir une femme à cheval derrière un homme. Nous descendîmes à la première hôtellerie, où j'ordonnai d'abord qu'on mît à la broche une perdrix et un lapereau. Pendant qu'on exécutoit mon ordre , je conduisis la dame à une chambre où nous commençâmes à nous entretenir ; ce que nous n'avions pu faire en chemin, parce que nous étions venus trop vite. Elle me témoigna combien elle étoit sensible au service que je venois de lui rendre; et me dit qu'après une action si généreuse elle ne pouvoit se persuader que je fusse un compagnon des brigands à qui je l'avois arrachée. Je lui contai mon histoire pour confirmer la bonne opinion qu'elle avoit conçue de moi. Par là je l'engageai à me
' On retronvera le capitaine Rolando, et la suite de l'histoire du souterrain, ci-après, livre m, chapitre ii.