LIVRE I, CHAP. XI
agitation. Je ne pus soutenir la vue d'un homme qui étoit en droit de ni accabler de reproches: je m'évanouis dès qu'il se présenta devant moi. Ils me secoururent promptement, Inès et lui; et quand ils m'eurent fait revenir de mon évanouissement , don Alvar me dit : Madame, remettez-vous, de grâce; que ma présence ne soit pas un supplice pour vous ; je n'ai pas dessein de vous faire la moindre peine. Je ne viens point en époux furieux vous demander compte de la foi jurée, et vous faire un crime du second engagement que vous avez contracté. Je n'ignore pas que c'est l'ouvrage de votre famille : toutes les persécutions que vous avez souf fertes à ce sujet me sont connues. D'ailleurs on a répandu dans Valladolid le bruit de ma mort; et vous l'avez cru avec d'autant plus de fondement , qu'aucune lettre de ma part ne vous assuroit du contraire. Enfin je sais de quelle manière vous avez vécu depuis notre cruelle séparation, et que la nécessité, plutôt quel'amour , vous a jetée dans les bras du marquis. Ah î seigneur , interrompis-je en pleurant, pourquoi voulez-vous excuser votre épouse? elle est coupable, puisque vous vivez. Que ne suis-je encore dans la misérable situation où j'étois avant que d'épouser don Ambrosio! Funeste hyménée î hélas! j'aurois du moins dans ma misère la consolation de vous revoir sans rougir.
Ma chère Mencia, reprit don Alvar d'un air qui marquoit jusqu'à quel point il étoit pénétré de mes larmes, je ne me plains pas de vous; et, bien loin de vous reprocher l'état brillant où je vous retrouve, je jure que j'en rends grâces au ciel. Depuis le triste jour de mon départ de Valladolid , j'ai toujours eu la
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fortune contraire : ma vie n'a été qu'un enchaînement d'infortunes ; et , pour comble de malheurs , je n'ai pu vous donner de mes nouvelles. Trop sûr de votre amour, je me représentois sans cesse la situation oii ma fatale tendresse vous avoit réduite ; je me peignois dona Mencia dans les pleurs : vous faisiez le plus grand de mes maux. Quelquefois, je l'avouerai, je me suis reproché comme un crime le bonheur de vous avoir plu. Jai souhaité que vous eussiez eu du penchant pour quelqu'un de mes rivaux, puisque la préférence que vous m aviez donnée sur eux vous coûtoit si cher. Cependant , après sept années de souffrances , plus épris de vous que jamais, j'ai voulu vous revoir. Je n'ai pu résister à cette envie ; et la fin d'un long esclavage m ayant permis de la satisfaire, j'ai été sous ce déguisement à Valladolid, au hasard d'être découvert. Làjjai tout appris. Je suis venu ensuite à ce château, etj ai trouvé moyen de m'introduire chez le jardinier, qui m'a retenu pour travailler dans les jardins. Voilà de quelle manière je me suis conduit pour parvenir à vous parler secrètement. Mais ne vous imaginez pas que j'aie dessein de troubler pai' mon séjour ici la félicité dont vous jouissez. Je vous aime plus que moimême; je respecte votre repos, et je vais, après cet entretien , achever loin de vous de tristes jours que je vous sacrifie.
Non , don Alvar , non , m'écriai-je à ces paroles ; le ciel ne vous a point amené ici pour rien , et je ne souffrirai pas que vous me quittiez une seconde fois : je veux partir avec vous , il n'y a que la mort qui puisse désormais nous séparer. Croyez-moi , reprit-il , vivez