LIVRE I, CHAP. XI
Je demeurai dans une situation très -affligeante 5 j'avois à peine de quoi subsister. Je commençai à mener une vie retirée , n'ayant qu'une femme pour tout domestique. Je passois les jours à pleurer non une indigence que je supportois patiemment , mais l'absence d'un époux chéri dont je ne recevois aucunes nouvelles. Il m'avoit pourtant promis , dans nos tristes adieux, qu'il auroit soin de m'informer de son sort, dans quelque endroit du monde où sa mauvaise étoile pût le conduire. Cependant sept années s'écoulèrent sans que j'entendisse parler de lui. L'incertitude où j'étois de sa destinée me causoit une profonde tristesse. Enfin j'appris qu'en combattant pour le roi de Portugal, dans le royaume de Fez, il avoit perdu la vie dans une bataille. Un homme revenu depuis peu d'Afiique me fit ce rapport , en m'assurant qu'il, avoit parfaitement connu don Alvar de Mello ; qu'il avoit servi dans l'armée portugaise avec lui , et qu'il l'avoit vu périr dans l'action. Il ajoutoit à cela d'autres circonstances encore qui achevèrent de me persuader que mon époux n'étoit plus : ce rapport ne servit qu'à fortifier ma douleur et qu'à me faire prendre la résolution de ne jamais me remarier. Dans ce temps - là , don Ambrosio Messia Carrillo , marquis de la Guardia , vint à Valladolid. C'étoit un de ces vieux seigneurs qui , par leurs manières galantes et polies , font oublier leur âge , et savent encore plaire aux femmes. Un jour on lui conta par hasard l'histoire de don Alvar \ et sur le portrait qu'on lui fit de moi, il eut envie de me voir. Pour satisfaire sa curiosité, il gagna une de mes parentes, qui, d'accord avec lui, m'attira chez elle. Il s'y trouva. Il me
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vit, et je lui plus, malgréh'impression de douleur qu'on reniarquoit sur mon visage : mais que dis-je , malgré ? peut-être ne fut-il touché que de mon air triste et languissant, qui le prévenoit en faveur de ma fidélitQMa mélancolie peut-être fit naître son amour. Aussi bien il me dit plus d'une fois qu'il me regardoit comme un prodige de constance , et même qu'il envioit le sort de mon mari , quelque déplorable qu'il fut d'ailleurs. En un mot , il fut frappé de ma vue , et il n'eut pas besoin de me voir une seconde fois pour prendre la résolution de m'épouser.
Il choisit l'entremise de ma parente pour me faire ao-réer son dessein. Elle me vint trouver, et me représenta que mon époux ayant achevé son destin dans le royaume de Fez, comme on nous l'avoit rapporté, il n' étoit pas raisonnable d'ensevelir plus long - temps mes charmes ; que j'avois assez pleuré un homme avec qui je n'avois été unie que quelques moments, et que je devois profiter de l'occasion qui se présentoit; que je serois la plus heureuse femme du monde. Là - dessus elle me vanta la noblesse du vieux marquis , ses grands biens et son bon caractère ; mais elle eut beau s'étendre avec éloquence sur tous les avantages qu'il possédoit, elle ne put me persuader. Ce n'est pas que je doutasse de la mort de don Alvar, ni que la crainte de le voir tout-à-coup , lorsque j'y penserois le moins , m'arrêtât. Le peu de penchant , ou plutôt la répugnance que je me sentois pour un second mariage, après tous les malheurs du premier , faisoit le seul obstacle que ma parente eût à lever. Aussi ne se rebuta-1 -elle point : au contraiie , son zèle ])Our don
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Anibrosio en redoubla. Elle engagea toute ma famille clans les intérêts de ce vieux seigneur. Mes parents commencèrent à me presser d'accepter un parti si avantageux : j'en étois à tout moment obsédée, importunée, tourmentée. Il est vrai que ma misère, qui de- ■ venoit de jour en jour plus grande, ne contribua pas peu à laisser vaincre ma résistance; il ne falloit pas moins que l'affreuse nécessité où j'étois pour m'y déterminer. ^
Je ne pus donc m'en défendre; je cédai à leurs pressantes instances, et j'épousai le marquis de la Guardia , qui, dès le lendemain de mes noces, m'emmena dans un très-beau cliàteau qu'il a auprès de Burgos, entre Grajal et Rodillas. Il conçut pour moi un amour violent : je remarquois dans toutes ses actions une envie de me plaire : il s'étudioit à prévenir mes moindres désirs. Jamais époux n'a eu tant d'égards pour une femme , et jamais amant n'a fait voir tant de complaisance pour une maîtresse. J'admirois un homme d'un caractère si aimable, et je me consolois en quelque façon de la perte de don Alvar , puisque enfin je faisois le bonheur d'un seigneur tel que le marquis. Je l'aurois passionnément aimé malgré la disproportion de nos âges, si j'eusse été capable d'aimer quelqu'un après don Alvar. Mais les cœurs constants ne sauroient avoir qu'une passion. Le souvenir de mon premier époux rendoit inutiles tous les soins que le second prenoit pour me plaire. Je ne pouvois donc payer sa tendresse que de purs sentiments de reconnoissance.
J'étois dans cette disposition, quand, prenant l'air un jour à une fenêtre de mon appartement, j'aperçus
dans le jardin une manière de paysan qui me regardoit avec attention. Je crus que c'étoit un garçon jardinier. Je piùs peu garde à lui ; mais le lendemain , m'étant remise à la fenêtre, je le vis au même endroit; et il me parut encore fort attaché à me considérer. Cela me frappa. Je l'envisageai à mon tour; et, après lavoir observé quelque temps, il me sembla reconnoître les traits du malheureux don Alvar. Cette ressemblance excita dans tous mes sens un trouble inconcevable : je poussai un grand cri. Jétois alors, par bonheur, seule avec Inès , celle de toutes mes femmes qui avoit le plus de part à ma confiance. Je lui dis le soupçon qui agitoit mes esprits.lElle ne fit qu'en rire ; et elle s'imagina qu'une légère ressemblance avoit trompé mes yeux. Rassurez-vous , madame , me dit-elle , et ne pensez pas que vous ayez vu votre premier époux. Quelle apparence^ j a-tjl qu'il soit ici sous une forme de paysan ? est-il même croyable qu'il vive encore ? Je vais , ajoutât-elle, pour vous mettre l'esprit en repos, descendre au jardin et parler à ce villageois ; je saurai quel honmie c'est , et je reviendrai dans un moment vous l'apprendre. Inès alla donc au jardin; et peu de temps après je la vis rentrer dans mon appartement fort émue : Madame, me dit-elle, votre soupçon n'est que trop bien éclairci : cest don Alvar lui-même que vous venez de voir; il s'est découvert d'abord, et il vous demande un entretien secret.
Comme je pouvois à l'heure même recevoir don Alvar, parce que le marquis étoit à Burgos , je chargeai ma suivante de me l'amener dans mon cabinet par un escalier dérobé. Vous jugez bien que j'étois dans une terrible