‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 38 sur 241 · LIVRE I, CHAP. XIV. yÇ · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XIV. yÇ

hrosio. Mon retour y causa une extrême surprise : mais on me dit que je revenois trop tard j que le marquis , frappé de ma fuite comme d'un coup de foudre, étoit tombé malade, et que les médecins désespéroient de sa vie. Ce fut pour moi un nouveau sujet de me plaindre de la rigueur de ma destinée. Cependant je le fis avertir que je venois d'arriver. Puis j'entrai dans sa chambre, et courus me jeter à genoux au chevet de son lit, le visage couvert de larmes et le cœur pressé de la plus vive douleur. Qui vous ramène ici ? me dit-il dès qu il m'aperçut; venez- vous contempler votre ouvrage? Ne vous suffit-il pas de m'oter la vie ? Faut-il , pour vous contenter, que vos yeux soient témoins de ma mort? Seigneur , lui répondis-je , Inès a du vous dire que je fuyois avec mon premier époux ; et , sans le triste accident qui me l'a fait perdre , vous ne m'auriez jamais revue. En même temps , je lui appris que don Alvar avoit été tué par des voleurs, qu'ensuite on m'avoit menée dans un souterrain. Je racontai tout le reste ; et lorsque j'eus achevé de parler, don Ambrosio me tendit la main. C'est assez, me dit-il tendrement , je cesse de me plaindre de vous. Eh ! dois-je en effet vous faire des reproches ? Vous retrouvez un époux chéri; vous m'abandonnez pour le suivre : puis-je blâmer cette conduite ? Non, madame, j'aurois tort d'en murmurer. Aussi n'ai-je point voulu qu'on vous poursuivît , quoique ma mort fût attachée au malheur de vous perdre. Je respectois dans votre ravisseur ses droits sacrés , et le penchant même que vous aviez pour lui. Enfin je vous fais justice , et par votre retour ici vous regagnez toute ma tendresse. Oui, ma chère Mencia , votre pré-

8() GII. BI.AS.

sence me comble de joie : mais , hélas ! je n'en jouirai pas long-temps. Je sens appiocher ma dernière heure. A peine m'êtes-vous rendue , qu'il faut vous dire un éternel adieu. A ces paroles touchantes , mes pleurs redoublèrent. Je ressentis et fis éclater une affliction immodérée. Don Alvar , que j'adorois , m'a fait verser moins de larmes. Don Ambrosio n'avoit pas un faux pressentiment de sa mort j il mourut dès le lendemain , et je demeurai maîtresse du bien considérable dont il m'avoit avantagée en m'épousant. Je n'en prétends pas faire un mauvais usage. On ne me verra point , quoique je sois jeune encore, passer dans les bras d'un troisième époux. Outre que cela ne convient , ce me semble, qu'à des femmes sans pudeur et sans délicatesse ', je vous dirai que je n'ai plus de goût pour le monde j je veux finir mes jours dans ce couvent , et en devenir une bienfaitrice.

Tel fut le discours que me tint dona Mencia. Puis elle tira de dessous sa robe une bourse qu'elle me mit entre les mains , en me disant : Voilà cent ducats que je vous donne seulement pour vous faire habiller. Revenez me voir après cela ; je n'ai pas dessein de borner ma reconnoissance à si peu de chose. Je rendis mille grâces. à la' dame, et lui jurai que je ne sortirois point de Burgos sans prendre congé d'elle. Ensuite de ce serment , que je n'avois pas envie de violer , j'allai chercher une hôtellerie. J'entrai dans la première que

On en trouvera un exemple dans la suite de ce roman , où l'on verra Lucinde, la mère de don Piaphaël, avoir beaucoup d'amants, enterrer Uois maris, et rester enfin à Alger pour éponser un renégat. (Livre v, chapitre i. )

Page 1