LIVRE II, CHAP. I. lOg
logé par bas , et son appartemen tconsitoit en quatre pièces tle plain-pied bien boisées. Elle nous pria d'attendre un moment dans la première, et nous y laissa pour passer dans la seconde, où étoit le licencié. Après y avoir demeuré quelque temps en particulier avec lui pour le mettre au fait, elle vint nous dire que nous pouvions entrer. Nous aperciïmes le vieux podagre enfoncé dans un fauteuil, un oreiller sous la tète , des coussins sous les bras, et les jambes appuyées sur un gros carreau plein de duvet. Nous nous approchâmes de lui sans ménager les révérences ; et Fabrice, portant encore la parole, ne se contenta pas de redire ce qu'il avoit dit à la gouvernante ; il se mit à vanter mon mérite , et s'étendit principalement suri honneur que je m'étois acquis chez Je docteur Godinez dans les disputes de philosophie ; comme s'il eût fallu que je fusse un grand philosophe pour devenir valet d'un chanoine. Cependant, par le bel éloge qu'il fit de moi , il ne laissa pas de jeter de la poudre aux veux du licencié , qui, remarquant d'ailleurs que je ne déplaisois pas à la dame Jacinte , dit à mon répondant : L'ami, je reçois à mon service le garçon que tu m'amènes; il me revient assez, et je juge favorablement de ses mœurs , puisqu'il m'est présenté par un domestique du seigneur Ordonnez.
D'abord que Fabrice vit que j'étois arrêté , il fît une grande révérence au chanoine , une autre encore plus profonde à la gouvernante , et se retira fort satisfait , après m' avoir dit tout bas que nous nous reveirions, et que je n'avois qu'à rester là. Dès qu'il fut sorti , le licencié me demanda comment je m'appelois , pourquoi j'avois quitté ma patrie; et par ses questions, il
IIO GIL BLAS.
m'engagea , devant la dame Jacinte, à raconter mon histoire. Je les divertis tous deux, surtout par le récit de ma dernière aventure. Camille et don Raphaël leur don nèrent une si forte envie de rire , qu'il en pensa coûter la vie au vieux goutteux : car, comme il rioit de toute sa force , il lui prit une toux si violente , que je crus qu'il alloit passer. Il n'avoit pas encore fait son testament, jugez si la gouvernante fut alarmée! Je lavis, tremblante, éperdue, courir au secours du bon homme; et, faisant tout ce qu'on fait pour soulager les enfants qui toussent, lui frotter le front et lui taper le dos. Ce ne fut pourtant qu'une fausse alarme : le vieillard cessa de tousser, et sa gouvernante de le tourmenter. Alors je voulus achever mon récit ; mais la dame Jacinte, craignant une seconde toux, s'y opposa. Elle m'emmena même de la chambre du chanoine dans une garderobe où , parmi plusieurs habits , étoit celui de mon prédécesseur. Elle me le fit prendre, et mit à sa place le mien , que je n'étois pas fâché de conserver , dans l'espérance qu'il me serviroit encore. Nous allâmes ensuite tous deux préparer le dîner.
Je ne parus pas neuf dans l'art de faire la cuisine. Il est vrai que j'en avois fait l'heureux apprentissage sous la dame Léonarde, qui pouvoit passer pour une bonne cuisinière ; elle n'étoit pas toutefois comparable à la dame Jacinte. Celle-ci l'emportoit peut-être sur le cuisinier même de l'archevêché de Tolède. Elle excelloit en tout; on trouvoit ses bisques exquises, tant elle savoit bien choisir et mêler les sucs des viandes qu'elle v faisoit entrer ; et ses hachis étoient assaisonnés d'une manière qui les rendoit très - agréables au