LIVRK IX, CHAP. II. I H
nient. A ces derniers mots, que je n'élois pas làclié d entendre , j'atïectai de paroître fort triste ; ce que tout héritier ne <!nanqne pas de faire <'n pareil cas ; et cachant l'envie que j avois de m'acquitter de la commission qu'il me donnoit : Eh mais ! monsieur , lui dis-je , vous n'êtes pas si bas, Dieu merci, que vous ne puissiez vous relever. Non, non, repartit-il, mon enfant, c'en est fait; je sens que la goutte remonte et que la mort s'approche : hâte-toi d'aller où je t'ai dit. Je m'aperçus effectivement qu'il changeoit à vue d'œil ; et la chose me parut si pressante, que je sortis vite pour faire ce qu'il in'ordounoit, laissant aupiès de lui la dame Jacinte , qui craignoit encore plus que moi qu'il ne mourût sans tester. J'entrai dans la n»aison du premier notaire dont on m'enseigna la demeure, et le trouvant chez lui : Monsieur, lui dis-je, le licencié Sédillo, mon maître, tire à sa fin; il veut faire écrire ses dernières volontés; il n'y a pas un moment à perdre. Le notaire étoit un petit vieillard gai, qui se plaisoit à railler : il me demanda quel médecin voyoit le chanoine. Je lui répondis que c'étoit le docteur Sangrado. A ce nom, prenant brusquement son manteau et son chapeau : Vive Dieu! s'écria-t-il , partons donc en diligence; car ce docteur est si expéditif , qu'il ne donne pas le temps à ses malades d'appelei des notaires. Cet homme-là m'a bien soufflé des testaments.
En parlant de cette sorte, il s'empressa de sortir avec moi ; et pendant que nous marchions tous deux à grands pas pour prévenir l'agonie, je lui dis : Monsieur, vous savez qu'un testateur mourant manque souvent de
GIL DLAS.
inentoiie : si par hasard, mon inaîtic vient à m oublier, je vous prie de le faire souvenir de mon zèle. Je le veux bien, mon enfant, me répondit le «notaire, tu peux compter là-dessus. Il est juste qu un maître récompense un domestique qui l'a bien servi. Je l'exhorterai même à te donner quelque cho^e de considérable, pour peu qu'il soit disposé à reconnoître tes services. Le licencié , quand nous arrivâmes dans sa chambre, avoit encore tout son bon sens. La dame Jacinte, le visage baigné de pleurs de commande , étoit auprès de lui. Elle venoit déjouer son rôle, et de préparer le bon homme à lui faire beaucoup de bien. Nous laissâmes le notaire seul avec mon maître, et passâmes, elle et moi, dans l'antichambre, où nous rencontrâmes le chirurgien, que le médecin envoyoit pour faire une nouvelle et dernière saignée. Nous l'arrêtâmes. Attendez, maître Martin, lui dit la gouvernante ; vous ne sauriez entrer présentement dans la chambre du seigneur Sédillo. Il va dicter ses dernières volontés à un notaire qui est avec lui; vous le saignerez tout à votre aise quand il aura fait son testament.
Nous avions grand'peur, la béate et moi, que le licencié ne mourut en testant; mais, par bonheur, l'acte qui causoit notre inquiétude se fit. Nous vîmes sortir le notaire, qui, me trouvant sur son passage, me frappa sur lépaule, et me dit en souriant : On n'a point oublié Gil Blas. A ces mots, je ressentis une joie toute des plus vives ; et je sus si bon gré à mon maître de s'être souvenu de moi, que je me promis de bien prier Dieu pour lui après sa mort, qui ne manqua pas d'ari-iver bientôt ; car le chirurgien fayant encore saigné, le