‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 54 sur 241 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De quelle manière le chanoine, étant tombé malade, fut traité; ce fin'il en arriva, et ce qu'il laissa par testament a Gil Blas.

J'ortiait da doctear Sangrado. — Sa méthode. — Notaire pressé. — Bibliothèque choisie.

Je servis pendant trois mois le licencie Sédillo, sans me plaindre des mauvaises nuits qu'il me faisoit passer. Au bout de ce temps-là il tomba malade. La fièvre le prit; et avec le mal qu'elle lui causoit, il sentit irritei sa goutte. Pour la première fois de sa vie , qui avoit été longue , il eut recours aux médecins. Il demanda le docteur Sangrado ' , que tout Valladolid regardoit comme un Hippocrate. La dame Jacinte auroit mieux aimé que le chanoine eût commencé par faire son testament; elle lui en toucha même quelques mots ; mais,

' Sangrado, en espagnol, veut dii-e saigné. Peut-être eùt-il mieux valu donner à ce docteur le nom de Sangrador, saigneur; mais Sattg/ado a prévalu.

Les éditeurs des Œuvres de Le Sage ont dit mal à propos que le portrait de Sangrado étoit celui d'Helvétius, célèbre médecin, père du philosophe encore plus célèbre. La doctrine d'Helvétius n'avolt aucun l'apport avec celle de Sangrado. 11 est bien plus probable que Le Sage a prétendu peindre le médecin Hecquet , doyen de la Faculté de Médecine de Paris, qui fit maigre toute sa vie et ne but jamais que de Tcau. l oyrt ci-.npres les notes du chapitre ni.

Il6 GIL BLAS,

outre qu'il ne se croyoit pas encore proche de sa fin, il avoit de l'opiniâtreté dans certaines choses. J'allai donc chercher le docteur Sangrado j je l'amenai au logis. C'étoit un grand homme sec et pâle , et qui, depuis quarante ans pour le moins , occupoit le ciseau des Parques. Ce savant médecin avoit l'extérieur grave, il pesoit ses discours, et donnoitdela noblesse à ses expressions. Ses raisonnements paroissoient géométriques, et ses opinions fort singulières.

Après avoir observé mon maître, il lui dit d'un air doctoral : Il s'agit ici de suppléer au défaut de la transpiration arrêtée. D'autres, à ma place, ordonneroient sans doute des remèdes salins, urineux , volatils, et qui, pour la plupart, participent du soufre et du mercure : mais les purgatifs et les sudorifiques sont des drogues pernicieuses et inventées par des charlatans; toutes les préparations chimiques ne semblent faites que pour nuire. J'emploie des moyens plus simples et plus sûrs. A quelle nourriture, continua-t-il , êtesvous accoutumé ? Je mange ordinairement , répondit le chanoine , des bisques et des viandes succulentes. Des bisques et des viandes succulentes ! s'écria le docteur avec surprise. Ah! vraiment, je ne m'étonne plus si vous êtes malade! Les mets délicieux sont des plaisirs empoisonnés; ce sont des pièges que la volupté tend aux hommes, pour les faire périr plus sûrement. Il faut que vous renonciez aux aliments de bon goût ; les plus fades sont les meilleurs pour la santé. Comme le sang est insipide, il veut des mets qui tiennent de sa nature. Et buvez-vous du vin? ajouta- t-il. Oui, dit le licencié , du vin trempé. Oh ! trempé tant qu'il vous

MVRE II, CIIAP. II. II y

plaira, reprit le médecin. Quel dérèglement! voilù un régime épouvantable ! Il y a long-temps que vous devriez être mort. Quel âge avez-vous ? J'entre dans ma soixante-neuvième année, répondit le chanoine. Justement, répliqua le médecin, une vieillesse anticipée est toujours le fruit de l'intempérance. Si vous n'eussiez bu que de Teau claire toute votre vie, et que vous vous fussiez contenté d'une nourriture simple, de pommes cuites, par exemple, de pois ou de fèves, vous ne seriez pas présentement tourmenté de la goutte, et tous vos membres feroient encoi^e facilement leurs fonctions. Je ne désespère pas toutefois de vous remettre sur pied, pourvu que vous vous abandonniez à mes ordonnances. Le licencié, tout friand qu'il étoit, promit de lui obéir en toutes choses. «

Alors Sangrado m'envoya chercher un chirurgien qu'il me nomma , et fit tirer à mon maître six bonnes palettes de sang, pour commencer à suppléer au défaut de la transpiration. Puis il dit au chirurgien : Maître Martin Onez , revenez dans trois heures en faire autant , et demain vous recommencerez. C'est une erreur de penser que le sang soit nécessaire à la conservation de la vie; on ne peut trop saigner un malade. Comme il n'est obliejé à aucun mouvement ou exercice considérable, et qu'il n'a rien à faire que de ne point mourir, il ne lui faut pas plus de sang pour vivre qu'à un homme endormi; la vie, dans tous les deux , ne consiste que dans le pouls et dans la respiration. Le bon chanoine, s'imaginant qu'un si grand mé^ decin ne pouvoit faire de faux raisonnements, se laissa saigner sans résistance. Lorsque le docteur eut ordonné

Il8 GIT- HLAS.

de fréquentes et copieuses saignées, il dit qu'il falloit aussi donner au chanoine de l'eau chaude à tout moment, assurant que l'eau bue en abondance pouvoil passer pour le véritable spécifique contre toutes sortes de maladies. 11 sortit ensuite, en disant d'un air de confiance à la dame Jacinte et à moi, qu'il répondoit de la vie du malade , si on le trailoit de la manière qu'il venoit de pi-escrire. La gouvernante, qui jugeoit peut-être autrement que lui de sa méthode, protesta quon la suivroit avec exactitude. En effet, nous mîmes promptement de l'eau chauffer ; et comme le médecin nous avoit recommandé sur toutes choses de ne la point épargner, nous en fîmes d aboid boire à mon maître deux ou trois pintes à longs traits. Une heure après nous réitérâmes j puis , retournant encore de temps en temps à la charge, nous versâmes dans son estomac un déluge d'eau. D'un autre côté, le chirurgien nous secondant par la quantité de sang qu'il tiroit, nous réduisîmes, en moins de deux jours, le vieux chanoine à l'extrémité.

Ce pauvre ecclésiastique n en pouvant plus, comme je voulois lui faire avaler encore un grand verre du spécifique, me dit d'une voix foible : Arrête, Gil Blas; ne m'en donne pas davantage, mon ami. Je vois bien qu il faut mourir, malgré la vertu de l'eau; et quoiqu'il me reste à peine une goutte de sang , je ne m'en porte pas mieux pour cela; ce qui prouve bien que le plus habile médecin du monde ne sauroit prolonger nos jours quand leur terme fatal est arrivé. Il faut donc que je me prépare à partir pour l'autre monde : va me chercher un notaire; je veux faire mon testa-

Page 1