‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 58 sur 241 · LIVRE ir, CIIAP. III. I · texte numérisé non relu

LIVRE ir, CIIAP. III. I

vouloit point qu'on s'en rassasiât ; en quoi , certes , il se niontroit fort raisonnable. Mais s'il nous défendoit , à la servante et à moi , de manger beaucoup , en récom pense il nous permettoit de boire de l'eau à discrétion. Bien loin de nous prescrire des bornes là-dessus, il nous disoit quelquefois : Buvez, mes enfants; la santé consiste dans la souplesse et l'huniectation des parties. Buvez de l'eau abondamment ; c'est un dissolvant universel; l'eau fond tous les sels. Le cours du sang est-il ralenti ? elle le précipite ; est-il trop rapide ? elle en arrête l'impétuosité. Notre docteur étoit de si bonne foi sur cela , qu'il ne buvoit jamais lui-même que de l'eau , bien qu'il fût dans un âge avancé. Il définissoit la vieillesse une phthisie naturelle qui nous dessèche et nous consume ; et sur cette définition , il déploroit l'ignorance de ceux qui nomment le vin le lait des vieillards. Ilsoutenoit que le vin les use et les détruit, et disoit fort éloquemment que cette liqueur funeste est pour eux, comme pour tout le monde, un ami qui trahit et un plaisir qui trompe.

Malgré ces doctes raisonnements , après avoir été huit jours dans cette maison , il me prit un cours de ventre, et je commençai à sentir de grands maux d'estomac, que j eus la témérité d'attribuer au dissolvant universel et à la mauvaise nourriture que je prenois. Je m'en plaignis à mon maître , dans la pensée qu'il pourroit se relâcher et me donner un peu de vin à mes repas; mais il étoit trop ennemi de cette liqueur pour me l'accorder. Quand tu auras formé l'habitude de boire de l'eau, me dit-il , lu en connoîtras l'excellence ; au reste , poiirsuivit-il, si tu te sens quelque dégoût pour l'eau

pure, il y a des secours innocents pour soutenir Testoiuac contre la fadeur des boissons aqueuses : la sauge , par exemple, et la véronique leur donnent un goût délectable; et si tu veux les rendre encore plus délicieuses, tu n'as qu à y mêler de la fleur d'œillet , du romarin ou du coquelicot.

Il avoit beau vanter leau, et m enseigner le secret d'en composer des breuvages exquis , j'en bu vois avec tant (le modération, que, s'en étant aperçu, il me dit : Eb! vraiment, Gil Blas, je ne m'étonne point si tu ne jouis pas d une parfaite santé ; tu ne bois pas assez, mon ami. L'eau , prise en petite quantité, ne sert qu'à développer les parties de la bile , et qu'à leur donner plus d'activité; au lieu qu'il les faut noyer dans un délayant copieux. Ne crains pas , mon cher enfant , que l'abondance de l'eau affoiblisse ou refroidisse ton estomac : loin de toi cette terreur panique que tu te fais peut-être de la boisson fréquente ! Je te garantis l'événement; et si tu ne me trouves pas bon pour t'en répondre , Celse même t'en sera garant. Cet oracle latin fait un éloge admirable de leau : ensuite il dit en termes exprès que ceux qui, pour boire du vin, s'excusent sur la foiblesse de leur estomac, font une injustice manifeste à ce viscère, et cherchent à couvrir leur sensualité.

Comme j'aurois eu mauvaise grâce de me montrer indocile en entrant dans la carrière de la médecine, je fis semblant dètre persuadé qu il avoit raison ; j'avouem même que je le crus effectivement. Je continuai donc à boire de feau sur la garantie de Celse, ou plutôt je commençai à nover la bile en buvant copieusement de cette liqueur; et quoique de jour en jour je

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m'en sentisse plus inconiniodé, le préjugé renjpoitoit sur 1 expérience. Javois, comme Ion voit, une heureuse disposition à devenir médecin. Je ne pus pourtant résister toujours à la violence de mes maux, qui s accrurent à un point, que je pris enfin la résolution de sortir de chez le docteur Sangrado. Mais il me chargea d'un nouvel emploi qui me fit changer de sentiment. Ecoute, me dit-il un jour, je ne suis point de ces maîtres durs et ingrats, qui laissent vieillir leurs domestiques dans la servitude avant que de les récompenser. Je suis content de toi, je t'aime; et sans attendre que tu m'aies servi plus long-temps, j'ai piis la résolution de faire ta fortune dès aujourd'hui; je veux tout à l'heure te découvrir lé fin de l'art salutaire que je professe depuis tant d années. Les autres médecins . en font consister la connoissance dans mille sciences pénibles; et moi, je prétends t abréger un chemin si long, et t'épargner la peine d'étudier la physique, la pharmacie, la botanique et l'anatomie. Sache, mou ami, qu'il ne faut que saigner et faire boire de l'eau chaude : voilà le secret de guérir toutes les maladies du monde. Oui, ce simple secret que je te révèle, et que la nature, impénétrable à mes confrères , n'a pu dérober à mes observations, est renfermé dans ces deux points, dans la saignée et dans la boisson fréquente. Je n'ai plus rien à t apprendre, tu sais la médecine à fond ; et, profitant du fruit de ma longue expérience, tu deviens tout d un coup aussi habile que moi. Tu peux, continua-t-il, me soulager présentement; tu tiendras le matin notre registre, et l'après-midi tu sortiras pour aller voir une partie de mes malades. Tandis que j'aurai

soin de la noblesse et du cierge, tu iras pour moi dans les maisons du tiers-ëtat où l'on m'appellera; et lorsque tu auras travaille quelque temps, je te ferai agréger à notre corps. Tu es savant, Gil Blas, avant que d'être médecin ; au lieu que les autres sont long-temps médecins, et la plupart toute leur vie, avant que d'être savants.

Je remerciai le docteur de m' avoir si promptement rendu capable de lui servir de substitut; et, pour reconnoître les bontés qu'il avoit pour moi , je l'assurai que je suivrois toute ma vie ses opinions, quand même elles seroient contraires à celles d'Hippocrate. Cette assurance pourtant n'étoit pas tout-à-fait sincère. Je désapprouvois son sentiment sur l'eau, etjemeproposois de boire du vin tous les jours en allant voir mes malades. Je pendis au croc une seconde fois mon habit brodé pour en prendre un de mon maître ' et me donner l'air d'un médecin. Après quoi, je me disposai à exercer la médecine aux dépens de qui il appartiendroit. Je débutai par un alguazil qui avoit une pleurésie : j ordonnai qu'on le saignât sans miséricorde , et qu'on ne lui plaignît point l'eau. J'entrai ensuite chez un pâtissier à qui la goutte falsoit pousser de grands cris. Je ne ménageai pas plus son sang que celui de l' alguazil, et j ordonnai qu'on lui fît boire de l'eau de moment en moment. Je reçus douze réaux pour mes ordonnances; ce qui me fit prendre tant de goi\t à la profession, que je ne demandai plus que plaies et bosses. En sortant de la maison du pâtissier, je rencontrai Fabrice, que jen'avois

Les médecins porloient autrefois en Espagfne, et même en France, un costnme particulier.

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