‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 59 sur 241 · LIVRE II, CHAP. m · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. m

point vu depuis la mort du licencié Sédillo, Il me regarda long- temps avec surprise; puis il se mit à rire de toute sa force, en se tenant les côtés. Ce n'étoit pas sans raison; j'avois un manteau qui traînoit à terre, avec un pourpoint et un haut-de-chausses quatre fois plus longs et plus larges qu'il ne falloit. Je pouvois passer pour une figure oi-iginale et grotesque. Je le laissai s'épanouir la rate, non sans être tenté de suivre son exemple; mais je me contraignis, pour garder le décorum dans la rue, et mieux contrefaire le médecin, qui n'est pas un animal risible. Si mon air ridicule avoit excité les ris de Fabrice, mon sérieux les redoubla; et lorsquil s'en fut bien donné : Vive Dieu ! Gil Blas, me dit-il, te voilà plaisamment équipé. Qui diable t'a déguisé de la sorte .''Tout beau , mon ami, lui répondis-je, tout beau; respecte un nouvel Hippocrale! Apprends que je suis le substitut du docteur Sangrado, qui est le plus fameux médecin de Valladolid. Je demeure chez lui depuis trois semaines. Il m'a montré la médecine à fond ; et, comme il ne peut fournir à tous les malades qui le demandent, j'en vois une partie pour le soulager. Il va dans les grandes maisons, et moi dans les petites. Fort bien , reprit Fabrice ; c'est-à-dire qu'il t'abandonne le sang du peuple, et se réserve celui des personnes de qualité. Je te félicite de ton partage; il vaut mieux avoir affaire à la populace qu'au grand monde. Vive un médecin de faubourg! ses fautes sont moins en vue , et ses assassinats ne font point de bruit. Oui, mon enfant, ajouta-t-il, ton sort me paroît digne d'envie; et, pour parler comme Alexandre, si je n'étois pas Fabrice, je voudrois être Gil Blas.

Gii. Blas. i. a

1 3o GIL BLAS.

Pour faire voir au fils du barbier Nunez qu'il n'avoit pas tort de vanter le bonheur de ma condition présente, je lui montrai les réaux de l'alguazil et du pâtissier; puis nous entrâmes dans un cabaret pour en boire une partie. On nous apporta d'assez bon vin, que l'envie d'en goûter me fit trouver encore meilleur qu'il n'étoit. J'en bus à longs traits; et, n'en déplaise à l'oracle latin, à mesure que j'en versois dans mon estomac, je sentois que ce viscère ne me savoit pas mauvais gré des injustices que je lui faisois. Nous demeurâmes long-temps dans ce cabaret , Fabrice et moi ; nous y rîmes bien aux dépens de nos maîtres , comme cela se pratique entre valets. Ensuite, voyant que la nuit approchoit, nous nous séparâmes, après nous être nuituellement promis que le jour suivant, Taprès-dînée, nous nous retrouverions au même lieu.

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