‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 61 sur 241 · LIVRE II, CIIAP. IV. l!U · texte numérisé non relu

LIVRE II, CIIAP. IV. l!U

c'est peu de chose pour deux visites : mais il faut tout prendre. Aussi les prit-il presque tous. Il en garda six, et me donnant les deux autres : Tiens, Gil Blas, poursuivit-il, voilà pour commencer à te faire un fonds; déplus, je veux faire avec toi une convention qui te sera bien utile; je t'abandonne le quart de ce que tu m'apporteras. Tu seras bientôt xùche , mon ami, car il y aura, s'il plaît à Dieu , bien des maladies cette année.

J'avois lieu d'être content démon partage, puisque, ayant dessein de retenir toujours le quart de ce que je recevrois en ville , et touchant encore le quart du reste, cétoit, si l'arithmétique est une science certaine, près de la moitié du tout qui me revenoit. Cela m'inspira une nouvelle ardeur pour la médecine. Le lendemain , dès que j eus dîné, je repris mon habitde substitut, et me remis en campagne. Je visitai plusieurs malades que j'avois inscrits , et je les traitai tous de la même manière , bien qu'ils eussent des maux différents. Jusque là les choses s'étoient passées sans bruit , et personne , grâces au ciel , ne s'étoit encore révolté contre mes ordonnances : mais quelque excellente que soit la pratique d'un médecin , elle ne sauroit manquer de censeurs ni d'envieux. J'entrai chez un marchand épicier qui avoit un fils hydropique. J'y trouvai un petit médecin brun , qu'on nommoit le docteur Cuchillo ' , et qu'un parent du maître de la maison venoit d'amener pour voir le malade. Je fis de profondes révérences à tout le monde , et particulièrement au personnage

Cuchillo, en espagnol, couteau. Allusion au médecin Procope-Conteaux, petit homme d'an esprit assez singulier, qui exercoit la médecine à Paris du temps de Le Sage.

Gît, BLAS.

que je jugeai qu'on avoit appelé pour le consulter sur la maladie dont il s'agissoit. 11 me salua d'un air grave; puis , m' ayant envisagé quelques moments avec beaucoup d'attention : Seigneur docteur , me dit-il , je vous prie d'excuser ma curiosité : je croyois connoître tous les médecins de Valladolid , mes confrères , et cependant je vous avoue que vos traits me sont inconnus. II faut que depuis très-peu de temps vous soyez venu vous établir dans cette ville. Je répondis quej'étoisun jeune praticien , et que je ne travaillois encore que sous les auspices du docteur Sangiado. Je vous félicite , reprit-il poliment, d'avoir embrassé laméthoded'unsigrand homme. Je ne doute point que vous ne soyez déjà trèshabile , quoique vous paroissiez bien jeune. Il dit cela d'un air si naturel, que je ne savois s'il avoit parlé sérieusement, ou s'il s'étoit moqué de moi ; et je revois à ce que je devois lui répliquer , lorsque l'épicier , prenant ce moment pour parler , nous dit : Messieurs , je suis persuadé que vous savez parfaitement l'un et l'autre l'art de la médecine : examinez , s'il vous plaît , mon fils , et ordonnez ce que vous jugerez à propos qu'on fasse pour le guérir.

Là-dessus le petit médecin se mit à observer le malade ; et après m'avoir fait remarquer tous les symptômes qui découvroient la nature de la maladie , il me demanda de quelle manière je pensois qu'on dût le traiter. Je suis d'avis, répondis-je, qu'on le saigne tous les jours , et qu'on lui fasse boire de l'eau chaude abondamment. A ces paroles, le petit médecin me dit en souriant d'un air plein de malice : Et vous croyez que ces remèdes lui sauveront la vie ? N'en doutez pas ,

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