‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 62 sur 241 · LIVRE II, CHAP. XV. l · texte numérisé non relu

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m'écriai-je d'un ton ferme ; vous verrez le malade guérir à vue d'œil; ils doivent produire cet effet, puisque ce sont des spécifiques contre toutes sortes de maladies. Demandez au seigneur San grado ! Sur ce pied-là, reprit-il , Celse a grand tort d assurer que , pour guérir plus facilement un hydropique , il est à propos de lui faire souffrir la soif et la faim. Oli ! Celse , lui reparlis-je , n'est pas mon oracle ; il se trompoit comme un autre; et quelquefois je me sais bon gré daller contre ses opinions; je m'en trouve fort bien. Jereconnois à vos discours, me dit Cuchillo , la pratique sûre et satisfaisante dont le docteur Sangrado veut insinuer la méthode aux jeunes praticiens. La saignée et la boisson sont sa médecine universelle. Je ne suis pas surpris si

tant d honnêtes gens périssent entre ses mains N'en

venons point aux invectives , interrompis-je assez brusquement : un homme de votre profession a bonne grâce , vraiment , de faire de pareils reproches ! Allez , allez, monsieur le docteur, sans saigner et sans faire hoire de l'eau chaude , on envoie bien des malades en l'autre monde ; et vous en avez peut-être vous-même expédié plus qu'un autre. Si vous en voulez au seigneur Sangrado, écrivez contre lui ; il vous répondra, et nous verrons de quel côté seront les rieurs. Par saint Jacques et par saint Denis! interrompit-il à son tour avec emportement, vous ne connoissez guère le docteur Cuchillo. Sachez , mon ami , que j'ai bec et ongles , et que je ne crains nullement Sangrado, qui, malgré sa présomption et sa vanité, n'est qu'un original. La figure du petit médecin me mit en 'colère. Je lui répliquai avec aigreur ; il me repartit de la même sorte , et bientôt nous en

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vînmes aux gourmades. Nous eimies le temps de nous donner quelques coups de poing, et de nous arracher lun à l'autre une poignée de cheveux, avant que l'épicier et son parent pussent nous séparer. Lorsqu'ils en furent venus à bout , ils me payèrent ma visite , et retinrent mon antagoniste, qui leur parut apparemment plus habile que moi.

Après cette aventure , peu s'en fallut qu'il ne m'en arrivât une auti'e. J'allai voir un gros chantre qui avoit la fièvre. Sitôt qu'il m'entendit parler d'eau chaude , il se montra si récalcitrant contre ce spécifique , qu'il se mit à jurer. Il me dit un million d'injures , et me menaça même de me jeter par les fenêtres , si je ne me hàtois de sortir de chez lui. Je ne me le fis pas dire deux fois; je me retirai promptement, et ne voulant plus voir de malades ce jour-là , je gagnai l'hôtellerie où j'avois donné rendez-vous à Fabrice. Il y étoit déjà. Comme nous nous trouvâmes en humeur de boire, nous fîmes la débauche, et nous nous en retournâmes chez nos maîtres en bon état, c'est-à-dire entre deux vins. Le seigneur Sangrado ne s'aperçut point de mon ivresse, parce que je lui racontai avec tant d'action le démêlé que j'avois eu avec le petit docteur , qu il prit ma vivacité pour un effet de l'émotion qui me restoit encore de mon combat. D'ailleurs , il entroit pour son compte dans le rapport que je lui faisois ; et , se sentant piqué contre CuchîHo : Tu as bien fait , Gil Blas , me dit-il, de défendre l'honneur de nos remèdes contre ce petit avorton de la faculté. Il prétend donc qu'on ne doit pas permettre les boissons aqueuses aux hydropiques ? l'ignorant! Je soutiens , moi, qu'il faut leur en

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acc:order l'usage. Oui, l'eau, poursuivit-il, peut guérir toutes sortes d'hydropisies, comme elle est bonne poulies rhumatismes et pour les pâles couleurs; elle est encore excellente dans ces fièvres où l'on brûle et glace tout à la fois, et merveilleuse môme dans ces maladies qu'on impute à des humeurs froides, séreuses, flegmatiques et pituiteuses. Cette opinion paroit étrange aux jeunes médecins tels que Cucliillo; mais elle est très-soutenable en bonne médecine; et si ces gens-là étoient capables de raisonner en logiciens, au lieu de me décrier comme ils fontj ils admireroient ma méthode, et deviendroient mes plus zélés partisans.

11 ne me soupçonna donc point d'avoir bu , tant il étoit en colère; car, pour l'aigrir encore davantage contre le petit docteur, j'avois mis dans mon rapport quelques circonstances de mon cru. Cependant, tout occupé qu'il étoit de ce que je venois de lui diie , il ne laissa pas de s'apercevoir que je buvois ce soir-là plus d'eau qu'à l'ordinaire.

Effectivement le vin m'avoit fort altéré. Tout autre que Sangrado se seroit défié de la soif qui me pressoit et des grands coups d'eau que j'avalois : mais lui, s'imaginant de bonne foi que je commençois à prendre goût aux boissons aqueuses : A ce que je vois , Gil Blas , me dit -il en souriant, tu n'as plus tant d'aversion pour l'eau. Vive Dieu ! tu la bois comme du nectar. Cela ne m'étonne point , mon ami ; je savois bien que tu t'accoutumerois à cette liqueur. Monsieur, lui répondis-je, chaque chose a son temps : je donnerois à l'heure qu'il est un muid de vin pour une pinte d'eau. Cette réponse charma le docteur, qui ne perdit pas une si

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belle occasion de relever l'excellence de l'eau. Il entreprit d'en faire un nouvel éloge , non en orateur froid , mais en enthousiaste. Mille fois, s'écria- 1 -il , mille et mille fois plus estimables et plus innocents que les cabarets de nos jours , ces thermopoles ' des siècles passés, où l'on n'alloit pas honteusement prostituer son bien et sa vie en se gorgeant de vin , mais où l'on s'assembloit pour s'amuser honnêtement et sans risque à boire de l'eau chaude ! On ne peut trop admirer la sage prévoyance de ces anciens maîtres de la vie civile, qui avoient étabh des Ueux publics où l'on donnoit de l'eau à boire à tout venant, et qui renfermoient le vin dans les boutiques des apothicaires , pour n'en permettre l'usage que par ordonnance des médecins. Quel trait de sagesse! C'est sans doute, ajouta-t-il, par un heureux reste de cette ancienne frugalité digne du siècle d'or, qu'il se trouve encore aujourd'hui des personnes qui, comme toi et moi, ne boivent que de l'eau, et qui croient se préserver ou se guérir de tous maux en buvant de l'eau chaude qui n'a pas bouilli ; car j'ai observé que l'eau , quand elle a bouilli , est plus pesante et moins commode à l'estomac.

Tandis qu'il tenoit ce discours éloquent , je pensai plus d'une fois éclater de rire. Je gardai pourtant mon sérieux. Je fis plus ; j'entrai dans les sentiments du docteur. Je blâmai l'usage du vin , et plaignis les hommes d'avoir malheureusement pris goût à une boisson si pernicieuse. Ensuite , comme je ne me sentois pas encore bien désaltéré , je remplis d'eau un grand gobelet , et

■* Thcrmojiole , traiteur cbee lequel on bnvoit chaud-

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après avoir bu à longs traits : Allons, monsieur, dis-je à mon maître, abreuvons -nous de cette liqueur bienfaisante! Faisons revivre dans votre maison ces anciens thermopoles que vous regrettez si fort! Il applaudit à ces paroles, et m'exhorta pendant une heure entière à ne boire jamais que de l'eau. Pour m' accoutumer à cette boisson, je lui promis d'en boire une grande quantité tous les soirs ; et , pour tenir plus facilement ma promesse, je me couchai dans la résolution d'aller tous les jours au cabaret.

Le désagrément que j'avois eu chez l'épicier ne m'empêcha pas de continuer d'exercer ma profession, et d'ordonner, dès le lendemain, des saignées et de l'eau chaude. Au sortir d'une maison où je venois de voir un poète qui avoit la phrénésie, je rencontrai dans la rue une vieille femme, qui m'aborda pour me demander si j'étois médecin. Je lui répondis qu'oui. Cela étant, reprit-elle, seigneur docteur, je vous supplie très-humblement de venir avec moi : ma nièce est malade depuis hier , et j'ignore quelle est sa maladie. Je suivis la vieille , qui me conduisit à sa maison, et me fit entrer dans une chambre assez propre , où je vis une personne alitée. Je m'approchai d elle pour l'observer. D abord ses traits me frappèrent ; et, après l'avoir envisagée quelques moments , je reconnus, à n'en pouvoir douter, que c'étoit laventurière qui avoit si bien fait le rôle de Camille. Pour elle, il ne me parut point qu'elle me remît, soit qu'elle fût accablée de son mal , soit que mon habit de médecin me rendît méconnoissable à ses yeux. Je lui pris le bras pour lui tàter le pouls , et j'aperçus ma bague à son doigt. Je fus terriblement ému à la vue

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(l'un bien dont jVkois en droit de me saisir, et j'eus grande envie de faire un effort pour le reprendre ; mais considérant que ces femmes se mettroient à crier, et que don Raphaël, ou quelque autre défenseur du beau sexe, pourroit accourir à leurs cris , je me gardai bien de céder à la tentation. Je fis réflexion qu'il valoit mieux dissimuler, et consulter là-dessus Fabrice. Je m'arrêtai à ce dernier parti. Cependant la vieille me pressoit de lui apprendre de quel mal sa nièce étoit atteinte. Je ne fus pas assez sot pour avouer que je n'en savois rien ; au contraire , je fis le capable , et copiant mon maître*, je dis gravement que le mal provenoit de ce que la malade ne traiispiroit point, qu'il falloit par conséquent se hâter de la saigner, parce que la saignée étoit le substitut naturel de la transpiration ,• et j'ordonnai aussi de l'eau chaude, pour faire les choses suivant nos règles.

J'abiégeai ma visite le plus qu'il me fut possible, et je courus chez le fils de Nunez , que je rencontrai comme il sortoit pour aller faire une commission dont son maître venoit de le charger. Je lui contai ma nouvelle aventure, et lui demandai s'il jugeoit à propos que je fisse arrêter Camille par des gens de justice. Eh non ! me répondit-il ; vive Dieu! il faut bien t'en donner de garde ; ce ne seroit pas le moyen de ravoir ta bague. Ces gens -là n'aiment point à faire des restitutions. Souviens-toi de ta prison d'Astorga ; ton cheval , ton argent , jusqu'à ton habit , tout n'est-il pas demeuré entre leurs mains ? Il faut plutôt nous servir de notre industrie pour rattraper ton diamant. Je me charge du soin de trouver quelque ruse pour cet effet. Je vais y rêver

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