LIVRE II, CHAP. V
leurs armes à feu. Messieurs, nous dit le commandant d un air railleur, je sais par quel ingénieux artifice vous venez de retirer une bague des mains de certaine aventurière. Certes, le trait est excellent, et mérite bien une récompense publique ; aussi ne peut-elle vous échapper. La justice, qui vous destine dans son palais un logement, ne manquera pas de payer un si bel effort de génie. Toutes les personnes à qui ce discours s'adressoit en furent déconcertées. Nous changeâmes de contenance, et sentîmes à notre tour la même frayeur que nous avions inspirée chez Camille. Fabrice pourtant, quoique paient défait, voulut nous justifier. Seigneur, dit-il, nous n'avons pas eu mauvaise intention, et par conséquent on doit nous pardonner cette petite supercherie. Comment diable! répliqua le commandant avec colère, vous appelez cela une petite supercherie? Savezvous bien qu il y va de la corde? Outre qu'il n'est pas permis de se rendre justice soi-même, vous avez emporté un flambeau, un collier et des pendants d'oreilles; et ce qui sans doute est un cas pendable, c'est que, pour faire ce vol, vous vous êtes travestis en archers. Des misérables se déguiser en honnêtes gens pour mal faire! Je vous trouverai trop heureux si l'on ne vous condamne quà faucher le grand pré '. Lorsqu'il nous eut fait comprendre que la chose étoit encore plus sérieuse que nous ne l'avions pensé d'abord, nous nous jetâmes tous à ses pieds, et le priâmes d'avoir pitié de notre jeunesse; mais nos prières furent inutiles. De plus, ce qui est tout-à-fait extraordinaire, il rejeta la proposition que nous fîmes de lui abandonner le collier, les pendants
' C'esl-à-dire à rain«r sur les galères.
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et le tlambeau ; il refusa même ma l)ague, parce que je la lui offrois peut-être en trop bonne compagnie; enfin il se montra inexorable. Il fit désarmer mes compagnons, et nous emmena tous ensemble aux prisons de la ville. Comme on nous y conduisoit, un des arcbers m'apprit que la vieille qui demeuroit avec Camille nous ayant soupçonnés de n'être pas de véritables valets de pied de la justice, elle nous avoit suivis jusqu'au cabaret; et que là ses soupçons s'étant tournés en certitude, elle en avoit averti la patrouille pour se venger de nous.
On nous fouilla dabord partout. Oi# nous ota le collier, les pendants et le ilambeau : on m'arracha pareillement ma bague , avec le rubis des îles Philippines, que j avois par malheur dans mes poches ; on ne me laissa pas seulement les réaux que j'avois reçus ce jour-là pour mes ordonnances; ce qui me prouva que les gens de justice de \alladolid savoient aussi bien faire leur charge que ceux d'Astorga, et que tous ces messieurs avoient des manières uniformes. Tandis qu'on me spolioit de mes bijoux et de mes esj)èces, lofficier de la patrouille, qui étoit présent, contoit notre aventure au ministre de la spoliation. Le fait leur parut si grave, que la plupart d'entre eux nous trouvoient dignes du dernier supplice. Les autres, moins sévères, disoient que nous pourrions en être quittes pour chacun deux cents coups de fouet, avec quelques années de service sur mer. En attendant la décision de monsieur le corrégidor, on nous enferma dans un cachot, où nous couchâmes sur la paille , dont il étoit presque aussi jonché qu une