‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 68 sur 241 · LIVRE II, CHAP. V · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. V

que j'aille décrier mon ouvrage? Oh ! vous avez raison , lui repartis-jej il ne faut point accorder ce triomphe à vos ennemis; ils diroient que vous vous laissez désabuser; ils vous perdroient de réputation. Périssent plutôt le peuple, la noblesse et le clergé ! Allons donc toujours notre train. Après tout, nos confrères, malgré l'aversion qu'ils ont pour la saignée, ne savent pas faire de plus grands miracles que nous ; et je crois que leurs drogues valent bien nos spécifiques.

Nous continuâmes à travailler sur nouveaux frais, et nous y procédâmes de manière qu'en moins de six semaines nous fîmes autant de veuves et d'orphelins que le siège de Troie. Il sembloit que la peste fiit dans Yalladolid , tant on y faisoit de funérailles! Il venoit tous les joui's au logis quelque père nous demander compte d un fils que nous lui avions enlevé , ou bien quelque oncle qui nous reprochoit la mort de son neveu. Pour les neveux et les fils dont les oncles et les pères s'étoient mal trouvés de nos remèdes , ils ne paroissoient point chez nous. Les maris étoient aussi fort discrets; ils ne nous chicanoient point sur la perte de leurs femmes : mais les personnes affligées dont il nous falloit essuyer les reproches avoient quelquefois une douleur brutale ; ils nous appeloient ignorants , assassins; ils ne ménageoient point les termes. J'étois ému de leurs épithètes ; mais mon maître, qui étoit

2 vol. in-i 2. Cctoit d'ailleurs un homme habile et respectable. On lit avec plaisir sa vie écrite par Rémond de Saint-Marc, en tète de sa Médecine ilv s pauvres. Le Sage a usé de son droit, en chargeant le portrait du docteur Sangrado ; mais le nom de Hecquet ne doit pas être mis an bas d'une irllc caricature sans de justes restrictions. J'ojez livre x, chap. i.

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lait à cela , les écoutoit de sang-froid. J'aurois pu , comme lui , m'accoutumer aux injures , si le ciel, pour ôter sans doute aux malades de Valladolid un de leurs fléaux , n'eût fait naître une occasion de me dégoûter de la médecine , que je pratiquois avec si peu de succès. C'est de quoi je vais faire un détail fidèle , dût le lecteur en rire à mes dépens.

Il y avoit dans notre voisinage un jeu de paume où les fainéants de la ville s'assembloient chaque jour. Oa y voyoit un de ces braves de profession qui s'érigent en maîtres , et décident les différends dans les tripots. Il étoit de Biscaye , et se faisoit appeler don Rodrigue de Mondragon. Il paroissoit avoir trente ans. C'étoit un homme d'une taille ordinaire , mais sec et nerveux. Outre deux petits yeux étincelants qui lui rouloient dans la tète , et sembloient menacer tous ceux qu'il regardoit , un nez fort épaté lui tomboit sur une moustache rousse qui s'élevoit en croc jusqu'à la tempe. Il avoit la parole si rude et si brusque , qu'il n'avoit qu'à parler pour inspirer de l'effroi. Ce casseur de raquettes s'étoit rendu le tyran du jeu de paume : iljugeolt impérieusement les contestations qui survenoient entre les joueurs; et il ne falloit pas qu'on appelât de ses jugements , à moins que l'appelant ne voulût se résoudre à recevoir de lui , le lendemain , un cartel de tJéfi. Tel que je viens de représenter le seigneur don Rodrigue , que le don qu'il mettoit à la tête de son nom n'empêchoit pas d'être roturier , il fit une tendre impression sur la maîtresse du tripot. C'étoit une femme de quarante ans , riche , assez agréable , et veuve depuis quinze mois. J'ignore comment il put lui plaire : ce ne

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fui pas assurément par sa beauté; ce fut donc par ce •ie ne sais quoi qu'on ne sauroit dire. Quoi (juil en soit, elle eut du goût pour lui, et forma le dessein de 1 épouser; mais dans le temps quelle se préparoit à consommer cette affaire, elle tomba malade; et, malheuleusement pour elle, je devins son médecin. Quand sa maladie nauroit pas été une fièvre maligne, mes remèdes suffisoient pour la rendre dangereuse. Au bout de quatre jours, je remplis de deuil le tripct. La paumière alla où j'envoyois tous mes malades , et ses parents s'emparèrent de son bien. Don Rodrigue, au désespoir d'avoir perdu sa maîtresse, ou plutôt l'espérance d'un mariage très - avantageux pour lui, ne se contenta pas de jeter feu et flamme contre. moi; il jura qn il me passeront son épée au travers du corps, et mextermineroit à la première vue. Un voisin charitable m'avertit de ce serment ; la connoissance que j'avois de Mondragon, bien loin de me faire mépriser cet avis, me remplit de trouble et de frayeur. Je n'osois sortir du logis, de peur de rencontrer ce diable d'honnne , et je m'imaginois sans cesse le voir entrer dans notre maison (l'un air furieux : je ne pouvois goi\ter un momeni de repos. Cela me détacha de la médecine , et je ne songeai plus qu'à m'affranchir de mon inquiétude, .le repris mon habit brodé ; et, après avoir dit adieu à ïuon maître, qui ne put me retenir, je sortis de la ville à la pointe du jour, non sans crainte de trouver don Rodrigue en mon chemin.

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