LIVRE II, CHAP. VII. IDy
deux rasoirs qui sembloient avoir rase dix générations, tant ils étoient usés , avec une bandelette de cuir pour les repasser , et un morceau de savon. Outre cela , une chemise de chanvre toute neuve , une vieille paire de souliers de mon père , et , ce qui me réjouit plus que tout le reste, une vingtaine de réaux enveloppés dans un chiffon de linge. Voilà quelles étoient mes facultés. Vous jugez bien par là que maître Nicolas le barbier comptoit beaucoup sur mon savoir-faire, puisqu'il me laissoit partir avec si peu de chose. Cependant la possession d'un ducat et de vingt réaux ne manqua pas d'éblouir un jeune homme qui n'avoit jamais eu d'argent. Je crus mes finances inépuisables; et, transporté de joie , je continuai mon chemin , en regardant de moment en moment la garde de ma rapière, dont'la lame me battoit à chaque pas le mollet, ou s'embarrassoit dans mes jambes.
J'arrivai sur le soir au village d'Ataquinès , avec un très-rude appétit. Jallai loger à Ihotellerie ; et, comme si j'eusse été en état de faire de la dépense , je demandai, d'un ton haut , à souper. L'hôte me considéra quelque temps, et voyant à qui il avoit affaire, il me dit d'un air doux: Çà , mon gentilhomme, vous serez satisfait; on va vous traiter comme un prince. En parlant de cette sorte, il me mena dans une petite chambre, où il m'apporta , un quart d heure après , un civet de matou , que je mangeai avec la même avidité que s'il eût été de lièvre ou de lapin. Il accompagna cet excellent ragoût d'un vin qui étoit si bon , disoit-il, que le roi n'en buvoit pas de meilleur. Je m'aperçus pourtant que c'étoit du vin gâté ; mais cela ne m'empêcha pas
l.tb GIL BLAS.
de lui faire autant d'honneur qu'au matou. 11 fallut ensuite , pour achever d'être traité comme un prince , que je me couchasse dans un lit plus propre à causer l'insomnie qu'à l'oter. Peignez -vous un grabat fort étroit , et si court , que je ne pouvois étendre les jambes , tout petit que j'étois. D'ailleurs , il n avoit pour matelas et lit de plume qu'une simple paillasse piquée , et couverte dun drap mis en double, qui, depuis le dernier blanchissage, avoit servi peut-être à cent voyageurs. Néanmoins , dans ce lit que je viens de représenter, l'estomac plein du civet et de ce vin délicieixx que l'hôte m'avoit donné , grâces à ma jeunesse et à mon tempérament , je dormis d'un profond sommeil, et passai la nuit sans indigestion.
Le jdVir suivant, lorsque j eus déjeûné et bien payé la bonne chère qu'on m'avoit faite , je me rendis tout d'une traite à Ségovie. Je n'y fus pas sitôt , que j'eus le bonheur de trouver une boutique , où Ion me reçut pour ma nourriture et mon entretien • mais je n'y demeurai que six mois : un garçon barbier avec qui j'avois fait connoissance , et qui vouloit aller à Madrid , me débaucha , et je partis pour cette ville avec lui. Je me plaçai là sans peine sur le même pied quà Ségovie. Jentrai dans une boutique des plus achalandées. Il est vrai quelle étoit auprès de l'église de Sainte - Croix, et que la proximité du Théâtre du Prince y attiroit bien de la pratique. Mon maître , deux grands garçons et moi , nous ne pouvions presque suffire à servir les hommes qui venoient s'y faire raser. J'en voyois de toutes sortes de conditions j mais , entre autres , des comédiens et des auteurs. Un jour, deux personnages de cette der-