‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 73 sur 241 · LIVRE ir, CIIAP. VII. ijy · texte numérisé non relu

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nière espèce s y trouvèrent ensemble. Ils coniinencèrent à s'entretenir des poètes et des poésies du temps, et je leur entendis prononcer le nom de mon oncle : cela me rendit plus attentif à leur discours que je ne l'avois été. Don Juan de Zavaleta, disoit l'un, est un auteur sur lequel il me paroît que le public ne doit pas compter. C'est un esprit froid, un homme sans imagination : sa dernière pièce l'a furieusement décrié. Et Louis Vêlez de Guevara ', disoit Vautre, ne vient-il pas de donner un bel ouvrage au public? A-t-on jamais rien vu de plus misérable? Ils nommèrent encore je ne sais combien d'autres poètes dont j'ai oublié les noms ; je me souviens seulement qu'ils en dirent beaucoup de mal. Pour mon oncle, ils en firent une mention plus honorable : ils convinrent tous deux que c étoit un garçon de mérite. Oui , dit l'un, don Pedro de la Fuente est un auteur excellent : il y a dans ses livres une plaisanterie fine, mêlée d'érudition , qui les rend piquants et pleins de sel. Je ne suis pas surpris s'il est estimé de la cour et de la ville, et si plusieurs grands lui font des pensions. H y a déjà bien des années, dit l'autre, qu'il jouit d'un assez gros revenu. Il a sa nourriture et son loofement chez le duc de Médina Celi; il ne fait point de dépense; il doit être fort bien dans ses affaires.

Je ne perdis pas un mot de tout ce que ces poètes dirent de mon oncle. Nous avions appris dans la fanillh* qu il faisoit du bruit à Madrid par ses ouvrages : quel-

Zavaleta est un moraliste espagnol, auteur du Théâtre de l'homme. fiuevara fut nommé le Scarron de l'Iùspagne. Il mourut en 1648 : o'est a cet auteui qne I^ •'^age avoit dû le ranevas de son Dialtle bnitenx.

j6o gil blas.

ques personnes, en passant par Olmédo, nous l'avoient dit: mais comme il néofliofeoit de nous donner de ses nouvelles, et qu'il paroissoit fort détaché de nous, de notre côté nous vivions dans une très-grande indifférence pour lui. Bon sang toutefois ne peut mentir : dès que j'entendis dire qu'il étoit dans une belle passe, et que je sus où il demeuroit , je fus tenté de l'aller trouver. Une chose m'embarrassoit : les auteurs l'avoient appelé don Pedro. Ce don ' me fit quelque peine, et je craignis que ce ne fût un autre poète que mon oncle. Cette crainte pourtant ne m'arrêta point; je crus qu'il pouvoit être devenu noble ainsi que bel esprit, et je résolus de le voir. Pour cet effet, avec la permission de mon maître, je m'ajustai un matin le mieux que je pus, et je sortis de notre boutique, un peu fier d'être neveu d'un homme qui s'étoit acquis tant de réputation par son génie. Les barbiers ne sont pas les gens du monde les moins susceptibles de vanité. Je commençai à concevoir une grande opinion de moi ; et marchant d'un air présomptueux, je me fis enseigner l'hôtel du duc de Médina Celi. Je me présentai à la porte, et dis que je souhaitois de parler au seigneur don Pedro de la Fuente. Le portier me montra du doigt, au fond d'une cour, un petit

• Dom , qui s'écrit don en espagnol , est nn titre d'honnenr , tiré da latin doninus, par syncope de doininus , seigneur, maître, monsienr. La langue castillane en fait l'apanage de la noblesse ; en France , c'étoit seulement un titre monastique réservé aux bénédictins et à quelques autres moines. Le féminin domne étoit attribué aux feuillantines. La Fontaine a placé cette qualification avec sa malice naïve : Dom Pourceaa raisonnoit en subtil personnage.

Litre nn. Fable XIl.

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escalier, et me répondit : Montez par là, puis frappez à la première porte que vous rencontrerez à main droite. Je fis ce qu'il me disoit : je frappai à une porte. Un jeune homme vint ouvrir, et je lui demandai si c'étoit là que logeoit le seigneur don Pedro de la Fuente. Oui, me répondit-il ; mais vous ne sauriez lui parler présentement. Je serois bien aise, lui dis-je, de l'entretenir ,• je viens lui apprendre des nouvelles de sa famille. Quand vous auriez, repartit-il, des nouvelles du pape à lui dire, je ne vous introduirois pas dans sa chambre en ce moment; il compose, et, lorsqu'il travaille, il faut bien se earder de le distraire de son ouvrage. 11 ne sera visible que sur le midi : allez faire un tour, et revenez dans ce temps-là.

Je sortis, et me promenîii toute la matinée dans la ville, en songeant sans cesse à la réception que mon oncle me feroit. Je crois, disois-je en moi-même, qu'il sera ravi de me voir. Je jugeois de ses sentiments par les miens, et je me préparois à une reconnoissance fort touchante. Je retournai chez lui en diligence à Iheure qu'on m'avoit marquée. Vous arrivez à propos, me dit son valet; mon maître va bientôt sortir. Attendez ici un instant : je vaiis vous annoncer. A ces mots, il me laissa dans l'antichambre. Il y revint un moment après, et me lit entrer dans la chambre de son maître, dont le visage me frappa d'abord par un air de famille. Il me sembla que c'étoit mon oncle Thomas, tant ils se ressemblojent tous deux. Je le saluai avec un profond respect, et lui dis que j'étois fils de maître Nicolas de la Fuente, barbier d'Olmédo : je lui appris aussi que j exerçois à INladrid, depuis trois semaines, le métier de mon père en qualité Gii. BLàfi. I. 1 1

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de garçon, et que j'avois dessein de faire le tour de l'Espagne pour nie perfectionner. Tandis que je parlois, je m'aperçus que mon oncle revoit. Il doutoit apparemment s'il me dcsavoueroit pour son neveu, ou s il se déferoit adroitement de moi : il choisit ce dernier parti. Il affecta de prendre un air riant, et me dit : Eh bien! mon ami, comment se portent ton père et tes oncles? dans quel état sont leurs affaires? Je commençai là-dessus à lui représenter la pi'opagation copieuse de notre famille; je lui en nommai tous les enfants mâles et femelles, et je compris dans cette liste jusqu'à leurs parrains et leurs marraines. Il ne parut pas s'intéresser infiniment à ce détail; et venant à ses fins : Diego, reprit-il, j'approuve fort que tu coures le pays pour te i-endre parfait dans ton art, et je te conseille de ne point t'arrêter plus long-temps à Madrid : c'est un séjour pernicieux pour la jeunesse; tu t'y perdrois, mon enfant. Tu feras mieux d'aller dans les autres villes du royaume: les mœurs n'y sont pas si corrompues. Va-t'en, poursuivit-il; et quand tu seras prêt à partir, viens me revoir; je te <'onnerai une pistole pour t'aider à faire le tour de l'Espagne. En disant ces paroles, il me mit doucement hors de sa chambre, et me renvoya.

Je n'eus pas l'esprit de m'apercevoir qu'il ne cher- | choit qu'à m'éloigner de lui. Je regagnai notre boutique, et rendis compte à mon maître de la visite que je venois de faire. Il ne pénétra pas mieux que moi l'intention du sieur don Pedro, et il me dit : Je ne suis pas du sentiment de votre oncle; au lieu de vous exhorter à courir le pays, il devoit plutôt, ce me semble, vous engager à demeurer dans cette ville. Il voit tant

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de personnes de qualité ! il peut aisément vous placer dans une grande maison , et vous mettre en état de faire peu à peu une grosse fortune. Frappé de ce discours, qui me présentoit de flatteuses images, j'allai deux jours après retrouver mon oncle, et je lui proposai d'employer son crédit pour me faire entrer chez quelque seigneur de la cour. Mais la proposition ne fut pas de son goiit. Un homme vain qui entroit librement chez les grands , etmangeoit tous les jours avec eux, n'étoit pas bien aise, pendant qu'il seroit à la table des maîtres, qu'on vît son neveu à la table des valets : le petit Diego auroit fait rougir le seigneur don Pedro. Il ne manqua donc pas de m'éconduire, et même très-rudement. Gomment, petit libertin, me dit-il d'un air furieux, tu veux quitter ta profession? Va, je t'abandonne aux gens qui te donnent de si pernicieux conseils. Sors de mon appartement , et n'y remets jamais le pied , autrement je te ferai châtier comme tu le mérites. Je fus bien étourdi de ces paroles, et plus encore du ton sur lequel mon oncle le prenoit. Je me retirai les larmes aux yeux, et fort touché de la dureté qu'il avoit pour moi. Cependant, comme j'ai toujours été vif et fier de mon naturel , j'essuyai bientôt mes pleurs. Je passai même delà douleur à l'indignation ; et je résolus de laisser là ce mauvais parent , dont je m'étois bien passé jusqu'à ce jour.

Je ne pensai plus qu'à cultiver mon talent ; je m attachai au travail. Je rasois toute la journée; et le soir, pour donner quelque récréation à mon esprit , j'apprenois à jouer de la guitare. J'avois pour maître de cet instrument un vieux stmor e.vriirfem ', à qui je

' Seignear écuyer.

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faisois la barbe. Il me montroit aussi la musique, qu'il savoit parfaitement. Il est vrai qu'il avoit été chantre autrefois dans une cathédrale. Il se nommoit Marcos de Obregon'. G'étoit un homme sage, qui avoit autant d'esprit que d'expérience, et qui m'aimoit comme si j'eusse été son fils. Il servoit d'écuyer à la femme d'un médecin qui demeuroit à trente pas de notre maison. Je l'allois voir sur la fin du jour, aussitôt que j'avois quitté l'ouvrage, et nous faisions tous deux y assis sur le seuil de la porte , un petit concert qui ne déplaisoit pas au voisinage. Ce n'est pas que nous eussions des voix fort agréables ; mais en raclant le boyau ^ nous chantions l'un et l'autre méthodiquement notre partie, et cela suffisoit pour donner du plaisir aux personnes qui nous écoutoient. Nous divertissions particulièrement dona Mergelina', femme du médecin ; elle venoit dans l'allée nous entendre , et nous obligeoit quelquefois à recommencer les airs qui se trouvoient le plus de son goût. Son mari ne l'empêchoit pas de prendre ce divertissement. C'étoit un homme qui, bien qu'Espagnol et déjà vieux , n'étoit nullement jaloux : d'ailleurs sa profession l'occupoit tout entier ; et comme il revenoit le soir fatigué d'avoir été chez ses malades , il se couchoit de très-bonne heure , sans s'inquiéter de

' Marcos de Obregon est le nom du héros dont Vincent Espinel a écrit longuement la vie , et que Voltaire a cru mal à propos l'original du roman de Gil Blas. Ce chapitre est le seul que Le Sage ait tiré du livre d'Espinel. Il ne l'a imité qu'avec discrétion, et en l'embellissarit beaucoup. Ce n'est pas toutefois un de ses plus heureux emprunts à l'esprit castillan.

- Le nom de Mergelina est aussi emprunté d'Espinel, dans cette Vie d'Obregon.

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1 attention que sa femme donnoit à nos concerts. Peutêtre aussi qu'il ne les croyoit pas fort capables de faire de dangereuses impressions. 11 faut ajouter à cela qu'il ne pensoit pas avoir le moindre sujet de crainte, Mergelina étant une dame jeune et belle à la vérité, mais d'une vertu si sauvage, qu'elle ne pouvoit souffrir les regards des hommes. Il ne lui faisoit donc pas un crime d'un passe-temps qui lui paroissoit innocent et honnête, et il nous laissoit chanter tant qu'il nous plaisoit.

Un soir, comme j'arrivois à la porte du médecin, •dans l'intention de me réjouir à mon ordinaire, j'y trouvai le vieil écuyer qui m'attendoit. Il me prit par la main, et me dit qu'il vouloit faire un tour de promenade avec moi, avant que de commencer notre concert. En même temps il m'entraîna dans rme rue détournée , où , voyant qu'il pouvoit m'entretenir en liberté : Diego , mon fils, me dit-il d'un air triste, j'ai quelque chose de particulier à vous apprendre. Je crains fort, mon enfant, que nous ne nous repentions l'un et l'autre de nous amuser tous les soirs à faire des concerts à la porte de mon maître. J'ai sans doute beaucoup d'amitié pour vous : je suis bien aise de vous avoir montré à jouer de la guitare et à chanter; mais, si j'avois prévu le malheur qui nous menace , vive Dieu ! j aurois choisi un autre endroit pour vous donner des leçons. Ce discours m'effraya. Je priai l'écuyer de s'expliquer plus clairement , et de me dire ce que nous avions à craindre; car je n étois pas homme à braver le péril, et je n'avois pas encore fait mon tour d'Espagne. Je vais , reprit-il , vous conter ce qu'il est nécessaire

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que VOUS sachiez pour bien compieiitlre loiU le danger où nous soinnies.

Lorsque j'entrai, poursuivit-il, au service du médecin , et il y a de cela une année, il me dit un matin , après m' avoir conduit devant sa femme : Voyez , Marcos , voyez votre maîtresse ; c est cette dame que vous devez accompagner partout. Jadmirai dona Mergelina; je la trouvai meiveilleusement belle, faite à peindre, et je iùs particulièrement charmé de l'air agréable qu'elle a dans son port. Seigneur, répondis-je au médecin, je suis trop heureux d'avoir à servir une dame si charmante. Ma réponse déplut à Mergelina , qui me dit d'un ton brusque : Voyez donc celui-là , il s" émancipe vraiment. Oh! je n aime point qii on me dise des douceurs , moi. Ces paroles , sorties d'une si belle bouche , me surprirent étrangement ; je ne pouvois concilier ces façons de parler rustiques et grossières avec l'agrément que je voyois répandu dans toute la personne de ma maîtresse. Pour son mari , il y étoit accoutumé 5 et, s'applaudissant même d'avoir une épouse d'un si rare caractère : Marcos , me dit-il , ma femme est un prodige de vertu. Ensuite , comme il s'aperçut qu'elle se couvroit de sa mante et se disposoit à sortir pour aller entendre la messe , il me dit de la mener à l'église. Nous ne fûmes pas plus tôt dans la rue , que nous rencontrâmes , ce qui n'est pas extraordinaire, des hommes qui , frappés du bon air de dona Mergelina, lui dirent en passant des choses fort flatteuses. Elle leur répondoit ; mais vous ne sauriez vous imaginer jusqu'à quel point ses réponses étoient sottes et ridicules. Ils en demeuroient tout étonnés, et ne pouvoient concevoir

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