‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 76 sur 241 · LIVRE II, CUAl'. VII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CUAl'. VII

ne les connoissez guère, si vous croyez que le mérite les iléterniine à faire un choix. Si j'en juge par moi-même, elles s'engagent sans délibération. L'amour est un dérèglement d'esprit qui nous entraîne vers un objet et nous y attache malgré nous : c'est une maladie qui nous vient i^omme la rage aux animaux. Cessez donc de me représenter que Diego n'est pas digne de ma tendresse : il suffit que je l'aime, pour trouver en lui mille belles qualités qui ne frappent point votre vue, et qu'il ne possède peut-être pas. Vous avez beau me dire que ses traits et sa taille ne méritent pas la moindre attention, il me ])aroit fait à ravir , et plus beau que le jour. De plus, il a dans la voix une douceur qui me touche; et il joue, ce me semble, de la guitare avec une grâce toute particulière. Mais, madame, répliqua Marcos, songez-vous à

ce qu'est Diego? La bassesse de sa condition Je ne

suis guère plus que lui, interrompit-elle encore; et quand même je serois une femme de qualité , je ne prendrois pas garde à cela.

Le résultat de cet entretien fut que l'écuyer , jugeant qu'il ne gagneroit rien alors sur l'esprit de sa maîtresse, cessa de combattre son entêtement , comme un adroit pilote cède à la tempête qui l'écarté du port où il s'est proposé d'aller. Il fît plus : pour satisfaire la patronne , il vint me chercher, me prit à part, et après m" avoir conté ce qui s étoit passé entre elle et lui : Vous voyez, Diego , me dit-il, que nous ne saurions nous dispenser de continuer nos concerts à la porte de Mergelina. Il faut absolument, mon ami, que cette dame vous revoie; autrement elle pourroit faire quelque folie qui nuiroit plus que toute autre chose à sa réputation. Je ne fis point

le cruel : je répondis à Marcos que je me rendrois chez lui sur la fin du jour avec ma guitare ; qu'il pouvoit aller porter cette agréable nouvelle à sa maîtresse. 11 n'y manqua pas; et ce fut pour cette amante passionnée un grand sujet de ravissement d'apprendre qu'elle auroit ce soir-là le plaisir de me voir et de m'entendre.

Peu s'en fallut pourtant qu'un incident assez désa gréable ne la frustrât de cette espérance. Je ne pus sortir de chez mon maître avant la nuit, qui, pour mes péchés, se trouva très-obscure. Je marchois à tâtons dans la rue; et j'avois fait peut-être la moitié de mon chemin , lorsque d'une fenêtre on me coiffa d'une cassolette qui ne chatouilloit point l'odorat. Je puis dire même que je n'en perdis rien, tant je fus bien ajusté. Dans cette situation , je ne savois à quoi me résoudre : de retourner sur mes pas, quelle scène pour mes camarades ! c'étoit me livrer à toutes les mauvaises plaisanteries du monde : d'aller aussi chez Mergelina dans le bel état où j'étois, cela me faisoit de la peine. Je pris pourtant le parti de gagner la maison du médecin. Je rencontrai à la porte le vieil écuyer qui m'attendoit. Il me dit que le docteur Oloroso venoit de se coucher, et que nous pouvions librement nous divertir. Je répondis qu'il falloit auparavant nettoyer mes habits; en même temps je lui contai ma disgrâce. 11 y parut sensible, et me fit entrer dans une salle où étoit sa maîtresse. D'abord que cette dame sut mon aventure, et me vit tel que j'étois, elle me plaignit autant que si les plus grands malheurs me fussent arrivés; puis, apostrophant la personne qui m'avoit accommodé de cette manière, elle lui donna mille malédictions. Eh! madame, lui dit Marcos, modérez vos

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transports; considérez que cet événement est un puieffet du hasard; il n'en faut point avoir un ressentiment si vif. Pourquoi , s'écria-t-elle avec emportement, pourquoi ne voulez-vous pas que je ressente vivement l'offense qu'on a faite à ce petit agneau , à cette colombe sans fiel, qui ne se plaint seulement pas de l'outrage qu'il a reçu.'' Ah! que ne suis-je un homme en ce moment pour le venger !

Elle dit une infinité d'autres choses encore qui marquoient bien l'excès de son amour, qu'elle ne fit pas moins éclater par ses actions; car, tandis que Marcos s'occupoit à rn'essuyer avec une serviette, elle courut dans sa chambre, et en apporta une boîte remplie de toutes sortes de parfums. Elle brida des drogues odoriférantes, et en parfuma mes habits; après quoi elle répandit dessus des essences abondamment. La fumigation et l'aspersion finies, cette charitable femme alla chercher elle-même, dans la cuisine, du pain, du vin, et quelques morceaux de mouton rôti, qu'elle avoit mis à part pour moi. Elle m'obligea de manger; et prenant plaisir à me servir, tantôt elle me coupoit ma viande, et tantôt elle me versoit à boire, malgré tout ce que nous pouvions faire, Marcos et moi, pour l'en empêcher. Quand j'eus soupe, messieurs de la symphonie se préparèrent à bien accorder leurs voix avec leur guitare. Nous fîmes un concert qui charma Mergelina. Il est vrai que nous affections de chanter des airs dont les paroles flattoient son amour; et il faut remarquer qu'en chantant je la regardois quelquefois du coin de l'œil, d'une manière qui mettoit le feu aux étoupes; carie jeu commençoit à me plaire. I.e concert, (|uoiqu'il

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