‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 75 sur 241 · LIVRE II, CHAP. VII · texte numérisé non relu

LIVRE II, CHAP. VII

qu'il ne croit pas avoir sujet d'être jaloux , deviendra furieux, se vengera d'elle, et pourra nous faire, à vous et à moi, un fort mauvais parti. Eh bien! repris-je, seigneur Marcos , je me rends à vos raisons et m'abandonne à vos conseils. Prescrivez-moi la conduite que je dois tenir pour prévenir tout sinistre accident. Nous n'avons qu'à ne plus faire de concerts, repartit-il. Cessez de paroître devant ma maîtresse : quand elle ne vous verra plus, elle reprendra sa tranquillité. Demeurez chez votre maître , j'irai vous y trouver, et nous jouerons là de la guitare sans péril. J'y consens, lui dis-je , et je vous promets de ne plus remettre le pied chez vous. Effectivement je résolus de ne plus aller chanter à la porte du médecin, et de me tenir désormais renfermé dans ma boutique, puisque j'étois un homme si dangereux à voir.

Cependant le bon écuyer Marcos, avec toute sa prudence, éprouva, peu de jours après, que le moyen qu'il avoit imaginé pour éteindre les feux de dona Mergelina produisoit un effet tout contraire. La dame , dès la seconde nuit, ne m' entendant point chanter, lui demanda pourquoi nous avions discontinué nos concerts, et pour quelle raison elle ne me voyoit plus. Il répondit que j'étois si occupé, que je n'avois pas un moment à donner à mes plaisirs. Elle parut se contenter de cette excuse, et pendant trois autres jours encore elle soutint mon absence avec assez de fermeté; mais au bout de ce temps-là ma princesse perdit patience, et dit à son écuyer : Vous me trompez, Marcos; Diego n'a pas cessé sans sujet de venir ici. 11 y a là-dessous un mystère que je veux éclaircir. Parlez, je vous l'ordonne: ne me

l^O GIL BLAS.

cachez rien. Madame, lui repondit-ii en la payant d'une autre défaite, puisque vous souhaitez de savoir les choses, je vous dirai quil lui est souvent arrivé, après nos concerts, de trouver chez lui la table desservie 5 il n'ose plus s'exposer à se coucher sans souper. Comment, sans souper! s'écria-t-elle avec chagrin; que ne m'avez-vous dit cela plus tôt ? Se coucher sans souper! ah! le pauvre enfant! Allez le voir tout à Iheure, et qu'il revienne dès ce soir ; il ne s'en retournera plus sans manger; il y aura toujours un plat pour lui.

Qu'en tends-je? lui dit l'écuyer en feignant d'être surpris de ce discours : quel changement, ô ciel! Estce vous , madame , qui me tenez ce langage ? Et depuis quand ètes-vous si pitoyable et si sensible ? Depuis , répondit-elle brusquement, depuis que vous demeurez dans cette maison, ou plutôt depuis que vous avez condamné mes manières dédaigneuses, et que vous vous êtes efforcé dadouclr la rudesse de mes mœurs. Mais, hélas! ajouta-t-elle en s attendrissant, j'ai passé de l'une à 1 autre extrémité : d altière et dinsensible que j'étois , je suis devenue trop douce et trop tendre : j'aime votre jeune ami Diego, sans que je puisse m'en défendre; et son absence, bien loin daffoiblir mon amour, semble lui donner de nouvelles forces. Est-il possible, reprit le vieillard, qu'un jeune homme qui n'est ni beau ni bien fait soit l'objet d'une passion si forte ! Je vous pardonnerois vos sentiments s'ils vous avoient été inspirés par quelque cavalier d'un mérite

brillant Ah! Marcos, interrompit Mergelina, je ne

ressemble donc point aux autres personnes de mon sexe; ou bien, malgré votre longue expérience, vous

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