‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 8 sur 241 · LIVRE I , CHAP. II. I I · texte numérisé non relu

LIVRE I , CHAP. II. I I

fille de Castropol , qui, bien que tant soit peu basanée, ne laissoit pas de faire valoir le bouchon. Il me dit encore une infinité d'autres choses que je me serois fort bien passé d'entendre. Après cette confidence, se croyant en droit de tout exiger de moi, il me demanda d'où je venois, où j'allois, et qui j'étois. A quoi il me fallut répondre article par article , parce qu'il accompagnoit d'une profonde révérence chaque question qu'il me faisoit, en me priant dun air si respectueux d'excuser sa curiosité , que je ne pouvois me défendre de la satisfaire. Cela m'engagea dans un long entretien avec lui , et me donna lieu de parler du dessein et des raisons que j'avois de me défaire de ma mule pour prendre la voie du muletier. Ce qu'il approuva fort , non succinctement; car il me représenta là-dessus tous les accidents fâcheux qui pouvoient m'arriver sur la route ; il me rapporta même plusieurs histoires sinistres de voyageurs. Je croyois qu'il ne finiroit point. Il finit pourtant, en disant que, si je voulois vendre ma mule , il connoissoit un honnête maquignon qui l'acheteroit. Je lui témoignai qu'il me feroit plaisir de l'envoyer chercher : il y alla sur-le-champ lui-même avec empressement.

Il revint bientôt accompagné de son homme qu'il me présenta, et dont il loua fort la probité. Nous entrâmes tous trois dans la cour, où l'on amena ma mule. On la fit passer et repasser devant le maquignon , qui se mit à l'examiner depuis les pieds jusqu'à la tête. Il ne manqua pas den dire beaucoup de mal. J'avoue qu'on n'en pouvoit dire beaucoup de bien : mais, quand çauroit été la mule du pape, il y auroit trouvé à re-

dire. Il assuroit donc qu'elle avoit tous les défauts du monde ; et , pour mieux me le persuader , il en attestoit rhôte, qui sans doute avoit ses raisons pour en convenir. Eh bien ! me dit froidement le maquignon , combien prétendez-vous vendre ce vilain animal-là ? Après l'éloge qu il en avoit fait , et l'attestation du seigneur Gorcuelo , que je cioyois homme sincère et bon connoisseur, j'aurois donné ma nmle pour rien : c'est pourquoi je dis au marchand que je m'en rapportois à sa bonne foi ; qu il n'avoit qu à priser la bête en conscience , et que je m'en tiendrois à la prisée. Alors faisant l'homme d'honneur , il me répondit qu'en intéressant sa conscience je le prenois par son foible. Ce n'étoit pas effectivement par son fortj car, au lieu de faire monter l'estimation à dix ou douze pistoles, comme mon oncle, il n'eut pas honte de la fixer à trois ducats, que je reçus avec autant de joie que si j eusse gagné à ce marché-là.

Après mètre si avantageusement défait de ma mule, l'hôte me mena chez un muletier qui devoit partir le lendemain pour Astorga. Ce muletier me dit qu'il partiroit avant le jour , et qu'il auroit soin de me venir réveiller. Nous convînmes de prix tant pour le louage d'une mule que pour ma nourriture j et quand tout fut réglé entre nous , je m'en retournai vers l'hôtellerie avec Gorcuelo , qui , chemin faisant, se mit à me raconter l'histoire de ce muletier. Il m'apprit tout ce qu'on en disoit dans la ville. Enfin il alloit de nouveau m'étourdir de son babil importun , si par bonheur un homme assez bien fait ne fût venu linterrompre en i'abordant avec beaucoup de civilité. Je les laissai en-

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