LIVRE II, CHAP. A'iri
l'état où vous me trouvez , je puis dire sans vanité que je fais quelquefois une figure assez brillante. Savezvous bien qu'on me traite ordinairement de prince , et que j'ai des gardes à ma suite ? Je vous entends , dit Diego ; vous voulez nous faire comprendre par là que vous êtes comédien. Vous l'avez deviné, répondit l'autre; je fais la comédie depuis quinze années pour le moins. Je n'étois encore qu'un enfant que je jouois déjà de petits rôles. Franchement , répliqua le barbier en branlant la tête , j ai de la peine à vous croire. Je connois les comédiens ; ces messieurs-là ne font pas , comme vous, des voyages à pied, ni des repas de saint Antoine ' ; je doute même que v.ous mouchiez les chandelles. Vous pouvez , repartit l'histrion , penser de moi tout ce qu'il vous plaira ; mais je ne laisse pas de jouer les premiers rôles; je fais les amoureux. Cela étant, dit mon camarade, je vous en félicite, et je suis ravi que le seigneur Gil Blas et moi nous avons l'honneur de déjeûner avec un personnage d une si grande importance.
Nous commençâmes' alors à ronger nos grignons et les restes précieux du lièvre , en donnant à l'outre de si rudes accolades , que nous l'eûmes bientôt vidée. Nous étions si occupés tous trois de ce que nous faisions, que nous ne parlâmes presque point pendant ce temps-là ; mais après avoir mangé, nous reprîmes ainsi la conversation. Je suis surpris, dit le barbier au comé-
' On appelle proverbialement un repas de saint Antoine un repas où l'on n'a que du pain et de l'eau , par allusion au régime du saint instituteur des anachorètes, qui vécut cent cinq ans à la faveur de ce régime, et qui est j)l«s célèbre encore par ses tentations.
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<lien, que vous paroissiez si mal dans vos affaires. Pour un héros de théâtre , vous avez l'air bien indigent ! Pardonnez si je vous dis si Hbrement ma pensée. Si librement ! s'écria l'acteur ; ah! vraiment , vous ne connoissez guère Melchior Zapata '. Grâces à Dieu, je n'ai point un esprit à contre - poil. Vous me faites plaisir de me parler avec tant de franchise , car j'aime ;\ dire aussi tout ce que j'ai sur le cœur. J'avoue de bonne foi que je ne suis pas riche. Tenez, poursuivit-il en nous faisant remarquer que son pourpoint étoit doublé d affiches de comédie, voilà l'étoffe ordinaire qui me sert de doublure ; et si vous êtes curieux de voir ma garde-robe , je vais, satisfaire votre curiosité. En même temps il tira de son havresac un habit couvert de vieux passements d'argent faux , une mauvaise capeline ' , avec quelques vieilles plumes , des bas de soie tout pleins de trous , et des souliers de maroquin rouge fort usés. Vous voyez, nous dit-il ensuite, que je suis passablement gueux. Cela m'étonne , répliqua Diego : vous n'avez donc ni femme ni fille .^^ J'ai une
» Le nom de Zapata étoit connu sur notre théâtre par cette plaisanterie de Scarron :
Oui ! Pascal Zapata, Ou Zapata Pascal ! car il n'importe guère Que Pascal soit devant, ou Pascal soit derrière.
Voltaire n'a pas dédaigné d'insérer dans ses Facéties des questions malicieuses sons le nom de Melchior Zapata, qui vent dire à peu près Melchior le Sapeur, on Pantoujle.
Ce nom de Zapata se donne aussi en Italie à l'usage où l'on est, le jour de saint Nicolas, de cacher des présents dans les souliers on les pantoufles de ceux qu'on honore, afin de les surprendre le matin, lorsqu'ils viennent à s'habiller. (^Dictionnaire des Origines.)
'■ Capeline, en espagnol capellina, petit chapeau à grands Lord».