LIVRE II, CIIAP. ÎX. I(.)J
ne tit pas un grand effet: il faut qu'on nainic plus comme autrefois la pastorale.
Pour aujourd hui , continua-t-il , tout roule sur mon compte , et je dois fournir aux bourgeois d Olmedo un spectacle de mon invention •.finis coronabit opns '. J'ai fait élever un théâtre, sur lequel, Dieu aidant, je ferai représenter par mes disciples une pièce que j'ai composée ; elle a pour titre : Les Ainusements de Muley Bugentiif , rvi de Maroc. Elle sera parfaitement bien jouée , parce que j'ai des écoliers qui déclament comme les comédiens de Madrid. Ce sont des enfants de famille de Penafiel et de Ségovie, que j'ai en pension chez moi. Les excellents acteurs ! îl est vrai que je les ai exercés : leur déclamation paroîtra frappée au coin du maître , ut ita dicam '. A l'égard de la pièce , je ne t'en parlerai point; je veux te laisser le plaisir de la surprise. Je dirai simplement qu'elle doit enlever tous les spectateurs. C'est un de ces sujets tragiques qui remuent l'àme par les images de mort qu'ils offrent à l'esprit. Je suis du sentiment d'Aristote : il faut exciter la terreur. Ah ! si je m'étois attaché au théâtre , je n'aurois jamais mis sur la scène que des princes sanguinaires, que des héros assassins; je me serois baigné dans le sang. On auroit toujours vu périr dans mes tragédies non seulement les principaux pei'sonnages , mais les gardes mêmes; j'aurois égorgé jusqu'au souffleur : enfin je n'aime que l'effroyable'; cest mon
' La (in couronnera l'œuvi-e.
' Pour ainsi dire.
' L' cffroynble ! ceci regarde les ti'agédies de Crébillon. C'étoit le poëte trjgiqne le j)lus accrédité lors(jue Le Sage oompoïoit Gil RIas. Atn-e et
il)6 GIL BLAS.
goût. Aussi ces sortes de poèmes entraînent la multitude , entretiennent le luxe et les comédiens, et font rouler tout doucement les auteurs.
Dans le temps qu il achevoit ces paroles, nous vîmes sortir du village et entrer dans la plaine un grand concours de personnes de l'un et de l'autre sexe. C étoient les deux époux , accompagnés de leurs parents et de leurs amis , et précédés de dix à douze joueurs d'instruments , qui , jouant tous ensemble , formoient un concert très-bruyant. Nous allâmes au-devant d'eux, et Diego se fit connoître. Des cris de joie s'élevèrent aussitôt dans l'assemblée, et cbacun s'empressa de courir à lui. Il n'eut pas peu d'affaires à recevoir tous les témoignages d'amitié qu'on lui donna. Toute sa famille et tous ceux mêmes qui étoient présents l'accablèrent d'embrassades; après quoi son père lui dit: Tu sois le bien venu , Diego ! Tu retrouves tes parents un peu engraissés , mon ami ; je ne t'en dis pas davantage présentement; je t'expliquerai cela tantôt par le menu. Cependant tout le monde s'avança dans la plaine, se rendit sous les tentes, et s'assit autour des tables quon y avoit dressées. Je ne quittai pas mon compagnon , et nous dînâmes tous deux avec les nouveaux mariés , qui me parurent bien assortis. Le repas fut assez long , parce que le niaître d'école eut la vanité de le vouloir ■donner à trois services , pour l'emporter sur ses frères, qui n'avoient pas fait les choses si magnifiquement.
Threste avoit été joué en 1707; Rhadamhlhe, en 1711. On sait la raison qne donnoit Crébillon de cette préférence ponr le genre terrible : <> il n'avoit point ea à choisir; Corneille avoit pris le ciel, Racine la terre •. il ne lui restoit plus que l'enfer. •■
MVRK II, CHAP. IX. ÏÇ)-J
Après le festin , tons les convives témoignèrent une 'nande impatience de voir représenter la pièce du seigneur Thomas, ne doutant pas, disoient-ils , que la production d'un aussi beau génie que le sien ne méritât d'être entendue. Nous nous approcliàmes du théâtre, au-devant duquel tous lesjoueursd instruments s'étoient déjà placés pour jouer dans les entractes. Comme chacun dans un grand silence attendoit qu'on commençât , les acteurs parurent sur la scène; et l'auteur, le poème à la main , s'assit dans les coulisses, à portée de souffler. Il avoit eu raison de nous dire ([ue la pièce étoit tragique; car dans le premier acte, le roi de Maroc, par manière de récréation , tua cent esclaves maures à coups de llèches ; dans le second, il coupa la tète à trente olCciers portugais qu'un de ses capitaines avoit faits prisonniers de guerre; et dans le troisième enîin , ce monarque, soûl de ses femmes, mit le feu lui-même à un palais isolé où elles étoient eniènnées , et le réduisit en cendres avec elles. Les esclaves maures, de même que les officiers portugais, étoient des figures tVosier faites avec beaucoup d'art; et le palais, composé de carton, parut tout embrasé par un feu d'artifice. Cet embrasement, accompagné de mille cris plaintifs qui sembloient sortir du milieu des flammes, dénoua la pièce et ferma le théâtre d'une façon très-divertissante. Toute la plaine retentit du bruit des applaudis- S4îmenls que reçut une si Kelle tragédie ; ce qui justifia le bon goût du poète, et fit connoitre qu'il savoit bien choisir ses sujets.
Je m imaginois qu'il n'y avoit plus rien à voir après /'•s Amuaciiicnts de Mulcy Bugeiitiif; mais je me trom-
pois. Des timbales et des trompettes nous annoncèrent un nouveau spectacle: c'étoit la distribution des prix; car Tlïbnias de la Fuente, pour rendre la fête plus solennelle, avoit lait composer tous ses écoliers, tant externes que pensionnaires , et il devoit ce jour-là donner à ceux oui avoient le mieux réussi des livres acbetés
de ses propres deniers à Ségovie, On apporta donc toutà-coup sur le théâtre deux longs bancs d'école, avec une armoire à livres remplie de bouquins proprement reliés. Alors tous les acteurs revinrent sur la scène, et se rangèrent tout autour du seigneur Thomas, qui tenoit aussi bien sa morgue qu'un préfet de collège. 11 avoit à la main une feuille de papier où étoient écrits les noms de ceux qui dévoient remporter des prix. Il la donna au loi de Maroc, qui commença de la lire à haute voix. Chaque écolier qu'on nommoit alloit respectueusement recevoir un livre des mains du pédant; puis il étoit couronné de lauriers, et on le-faisoit asseoir sur un des deux bancs pour l'exposer aux regards de l'assistance admirative. Quelque envie toutefois qu'eiit le maître d'école de renvoyer les spectateurs contents, il ne put en venir à bout , parce qu'ayant distribué presque tous les prix aux pensionnaires, ainsi que cela se pratique, les mères de quelques externes prirent feu làdessus, et accusèrent le pédant de partialité : de sorte que cette fête, qui jusqu'à ce moment avoit été si glorieuse pour lui, pensa finir aussi mal que le festin des Lapithes.