CHAPITRE IX
Dans quel état Diego retrouva su famille, et après quelles r«>jouissances Gil Blas et lui se séparèrent.
Fêtes champêtres. — Pédant renforcé. — Pastorale fade. — Tragédie terrible. — Distribution des prix. — Disputes.
Nous allâmes ce jour -là coucher entre Moyados et Valpuesta, dans un petit village dont j'ai oublié le nom; et le lendemain nous arrivâmes , sur les onze heures du matin , dans la plaine d'Olmedo. Seigneur Gil Blas , me dit mon camarade , voici le lieu de ma naissance ; je ne puis le revoir sans transport , tant il est naturel d'aimer sa patrie. Seigneur Diego , lui répondis - je , un homme qui témoigne tant damour pour son pays en devoit parler, ce me semble, un peu plus avantageusement que vous n'avez fait. Olmedo me paroît une ville , et vous m'avez dit que c'étoit un village j il talloit du moins le traiter de gros bourg. Je lui fais réparation d honneur, reprit le barbier; mais je vous dirai qu'a- })rès avoir vu Madrid , Tolède , Saragosse et toutes les
' On retrouvsra Melcliior Zapata et sa femme si vertiiense, dans la .suite de cette histoire, livre vu, chap. vui et xt.
autres grandes villes où j'ai demeuré en faisant le tour de l'Espagne , je regarde les petites comme des villages. A mesure que nous avancions dans la plaine , il nous paroissoit que nous apercevions beaucoup de monde auprès d'Olmedo ; et, lorsque nous fûmes plus à portée de discerner les objets, nous trouvâmes de quoi occuper nos regards.
Il y avoit trois pavillons tendus à quelque distance l'un de l'autre ; et tout auprès , un grand nombre de cuisiniers et de marmitons qui préparoient un festin. Ceux-ci mettoient des couverts sur de longues tables dressées sous les tentes ; ceux - là remplissoient de vin des crucbes de terre. Les autres faisoient bouillir des marmites , et les autres enfin tournoient des broches où il y avoit toutes sortes de viandes. Mais je considérai plus attentivement que tout le reste un grand théâtre qu'on avoit élevé. Il étoit orné d'une décoration de carton peint de diverses couleurs, et chargé de devises grecques et latines. Le barbier n'eut pas plus tôt vu ces inscriptions , qu'il me dit : Tous ces mots grecs sentent furieusement mon oncle Thomas ; je vais parier qu'il y aura mis la main ; car , entre nous , c'est un habile homme. Il sait par cœur une infinité de livres de collège. Tout ce qui me fâche, c'est qu'il en rapporte sans cesse des passages dans la conversation ; ce qui ne plaît pas à tout le monde. Outre cela , continua-t-il , mon oncle a traduit des poètes latins et des auteurs grecs. Il possède l'antiquité , comme on peut le voir par les belles remarques qu'il a faites. Sans lui , nous ne saurions pas que dans la ville d'Athènes les enfants pleuroient quand on leur donnoit le fouet :
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nous devons cette dcconvcrte à sa piofoiulc érudition. Après que mon camarade et moi nous eûmes regardé toutes les choses dont je viens de parler, il nous prit envie d'apprendre pourquoi l'on f'»isoit de pareils préparatifs. Nous allions nous en informer , lorsque , dans un homme qui avoit l'air de l'ordonnateur de la fête, Diego recoiniut le seigneur Thomas de la Fuente, que nous joignîmes avec empressement. Le maître d'école ne remit pas d'abord le jeune barbier, tant il le trouva changé depuis dix années. Ne pouvant toutefois le méconnoître , il lembrassa cordialement , et lui dit d'un air affectueux : Eh ! te voilà , Diego , mon cher neveu, te voilà donc de retour dans la ville qui t'a vu naître .*^ Tu viens revoir tes dieux pénates, et le ciel te rend sain et sauf à ta famille. O jour tiois et quatre fois heureux ! albo dies notanda lapillo ' ! li y a bien des nouvelles , mon ami , poursuivit-il : ton. oncle Pedro le bel esprit est devenu la victime de Pluton ; il y a trois mois qu'il est mort. Cet avare, pendant sa vie, craignoit de manquer des choses les plus nécessaires : argenti pallebat ainore. Outre les grosses pensions que quelques grands lui faisoient , il ne dépensoit pas dix pistoles chaque année pour sou entretien • il étoit même servi par un valet qu'il ne nourrissoit point. Ce fou , plus insensé que le grec Aristippe, qui fit jeter
' Joar digne d'être marqaé d'une pierre blanche !
' C'étoit la phrase que Le Sage avoit mise en français dans la première édition du roman de Gil Blas, et qu'il a remplacée par la citation latine dans l'exemplaire corrigé , sur lequel a été donnée l'édition de 1747 ).
La superstition des anciens Romains marquoit les jours qu'on répu- >oit heureux ou malheureux, par des pierres hlanchés ou noires. Gil. Blas. i. i3
au milieu de la Libye toutes les richesses que poitoient ses esclaves , comme un fardeau qui les incommodoit dans leur marche, entassoit tout l'or et 1 argent qu ilpouvoit ai#asser. Et pour qui? pour des héritiers qu'il ne vouloit pas voir. 11 étoit riche de trente mille ducats, que ton père , ton oncle Bertrand et moi, nous avons partagés. ]Nous sommes en état de bien établir nos enfants. Mon fi;èi'e iSicolas a déjà disposé de ta sœur Thérèse ; il vient de la marier au fils d'un de nos alcades: connubio junxit stabili propriamque dicavit'. C'est cet hymen , formé sous les plus heureux auspices , que nous célébrons depuis deux jours avec tant d'appareil. Nous avons faitdresser dans la plaine ces trois pavillons. Les trois héritiers de Pedro ont chacun le sien, et font tour à tour la dépense d'une journée. Je voudrois que tu fusses arrivé plus tôt , tu aurois vu le commencement de nos réjouissances. Avant-hier , jour du mariage, ton père faisoit les frais. Il donna un festin superbe, qui fut suivi d'une course de bague. Ton oncle le mercier mit hier la nappe , et nous régala d'une fête pastorale. Il habilla en bergers dix garçons des mieux faits, et dix jeunes filles; il employa tous les rubans et toutes ItjjS aiguillettes de sa boutique à les parer. Cette brillante jeunesse forma diverses danses, et chanta mille chansonnettes tendres et légères. JNéanmoins, quoique rien n'ait jamais été plus galant, cela
' Par les liens sacrés d'un constant hjménée , Sa fille à cet époux a joint sa destinée.
Tiré des vers de l'Enéide où Jnnon promet à Eole de lai donner en mariage Déjopée , la pins belle de ses quatorze nymphes,. Enéide ^ livre I.