‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 90 sur 241 · LIVRE III, CHAP. I. 20I · texte numérisé non relu

LIVRE III, CHAP. I. 20I

«rattention. C étoit un homme de cinquante et quelques années, qui avoit 1 air froid et sérieux. Il me parut d'un naturel doux, et je ne jugeai point mal de lui. Il me fit plusieurs questions sur ma famille j et, satisfait de mes réponses : Gil Blas , me dit-il , je te crois un garçon fort raisonnable ; je suis bien aise de t'avoir à mon service. De ton côté, tu seras content de ta condition. Je te donnerai par jour six réaux, tant pour ta nourriture et pour ton entretien que pour tes gages, sans préjudice des petits profits que tu pourras faire chez moi. D'ailleurs je ne suis pas difficile à servir; je ne fais point d'ordinaire; je mange en ville. Tu n'auras le matin qu'à nettoyer mes habits, et tu seras libre tout le reste de la journée. Je te recommande seulement d'avoir soin de te retirer le soir de bonne heure , et de m'attendre à ma porte; voilà tout ce que j exige de toi. Après m" avoir prescrit mon devoir , il tira de sa poche six réaux , qu il me donna pour commencer à garder les conventions. Nous sortîmes ensuite tous deux; il ferma les portes luimême; et emportant les clefs : Mon ami , me dit-il, ne me suis point ; va-t'en où il te plaira, promène-toi dans la ville; mais quand je reviendrai ce soir, que je te retrouve sur cet escalier. En achevant ces paroles il me quitta, et me laissa disposer de moi comme je le jugerois à propos.

En bonne foi, Gil Blas, me dis-je alors à moi-même , tu ne pouvois trouver un meilleur maître! Quoi! tu rencontres un homme qui, pour épousseter ses habits et faire sa chambre le matin , te donne six réaux par jour, avec la liberté de te promener et de te divertir comme un écoliei' dans les vacances! Vive Dieu! il

nest point de situation plus heureuse. Je ne m'étonne plus si j'avois tant d'envie d'être à Madrid; je pressentois sans doute le bonheur qui m'y attendoit. Je passai le jour à courir les rues, en m'amusant à regarder les choses qui étoient nouvelles pour moi; ce qui ne me donna pas peu d'occupation. Le soir, quand j'eus soupe dans une auberge qui n'étoit pas éloignée de notre maison, je gagnai promptement le lieu où mon maître m'avoit ordonné de me rendre. Il y arriva trois quarts d heure après moi ; il parut content de mon exactitude. Fort bien, me dit-il, cela me plaît;j'aime les domestiques attentifs à leur devoir. A ces mots il ouvrit les portes de son appartement, et les referma sur nous d'abord que nous fûmes entrés. Comme nous étions sans lumière, il prit une pierre à fusil avec de la mèche, et alluma une bougie; je l'aidai ensuite à se déshabiller. Lorsqu il fut au lit , j'allumai , par son ordre, une lampe qui étoit dans sa cheminée, et j'emportai la bougie dans l'antichambre, où je me couchai dans un petit lit sans rideaux. Il se leva le lendemain matin entre neuf et dix heures; j'époussetai ses habits. Il me compta mes six réaux , et me renvoya jusqu'au soir. Il sortit aussi, non sans avoir grand soin de fermer ses portes; et nous voilà partis l'un et l'autre pour toute la journée.

Tel étoit notre train de vie, que je trouvois très agréable. Ce qu'il y avoit de plus plaisant, c'est que j'ignorois le nom de mon maître. Melendez ne le savoit pas lui-même. Il ne connoissoit ce cavalier que pour un homme qui venoit quelquefois dans sa boutique, et à qui de temps en temps il vendoit du drap. Nos voisins ne purent pas mieux satisfaire ma curio-

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