‹ uvres de A. René La Sage, ornées de gravuresChapitre 93 sur 241 · LIVRE IIX, CHAP. r. 2oy · texte numérisé non relu

LIVRE IIX, CHAP. r. 2oy

avoil un gi-and coffre tout rempli de pièces d'or qu'il lui montra.

Seigneur, lui dit-il ensuite, vous savez que les Espagnols sont ennemis du travail j cependant, quelque aversion qu'ils aient pour la peine , je puis dire que j'enchéris sur eux là-dessus : j'ai un fond de paresse qui me rend incapable de tout emploi. Si je voulois ériger mes vices en vertus , jappellerois ma paresse une indolence philosophique, je dirois que c'est l'ouvrage d un esprit revenu de tout ce qu'on recherche dans le monde avec ardeur ; mais j'avouerai de bonne foi que je suis paresseux par tempérament, et si paresseux, que, s il me falloit travailler pour vivre , je crois que je me laisserois mourir de faim. Ainsi , pour mener une vie convenable à mon humeur, pour n'avoir pas la peine de ménager mon bien, et plus encore pour me passer d'intendant , j'ai converti en argent comptant tout mon patrimoine, qui consistoit en plusieurs héritages considérables. Il y a dans ce coffre cinquante mille ducats. C'est plus qu'il ne m'en faut pour le reste de mes jours, quand je vivrois au-delà d'un siècle, puisque je n'en dépense pas mille chaque année , et que j'ai déjà passé mon dixième lustre. Je ne crains donc point 1 avenir, parce que je ne me suis adonné, grâces au ciel , à aucune des trois choses qui ruinent ordinairement les hommes. J'aime peu la bonne chère, je ne joue que pour m'amuser, et je suis revenu des ffemmes. Je n'appréhende point que, dans m;\ vieillesse, on me compte parmi ces barbons voluptueux à qui les coquettes vendent leurs bontés au poids de l'or.

Que je vous trouve heureux! lui dit alors le corré-

gidor. On vous soupçonne bien mal à propos d'être ini espion : ce personnage ne convient point à un nomme de votre caractère. Allez, don Bernard, ajouta-t-il, continuez de vivre comme vous vivez. Loin de vouloir troubler vos jours tranquilles , je m'en déclare le défenseur; je vous demande votre amitié et vous offre la mienne. Ah ! seigneur , s'écria mon maître pénétré de ces paroles obligeantes, j'accepte avec autant de joie que de respect l'offre précieuse que vous me faites. En me donnant votre amitié , vous augmentez mes richesses, et mettez le comble à mon bonheur. Après cette conversation , que l'alguazil et moi nous entendîmes de la porte du cabinet , le corrégidor prit congé de don Bernard, qui ne pouvoit assez à son gré lui marquer de reconnoissance. De mon côté, pour seconder mon maître et 1 aider à faire les honneurs de chez lui, j'accablai de civilités l'alguazil : je lui fis mille révérences pi'o fondes, quoique dans le fond de mon âme je sentisse pour lui le mépris et l'aversion que tout honnête homme a naturellement pour un alguazil.

MVRE m, CHAP. II.

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