LIVRE Iir, CIIAP. I
C'est ce que j'ignore , seigneur , répliqua l'alguazll 5 mais vous n'avez qu'à l'aller trouver, et vous en serez bientôt instruit. Je suis son serviteur, repartit mon maître, je n ai rien à démêler avec lui. En achevant ces mots , il referma brusquement la seconde porte ; puis, s'étant pro mené quelque temps comme un homme à qui , ce me sembloit, le discours de l'alguazil donnoit beaucoup à penser, il me nùt en main mes six réaux, et me dit : Gil Blas, tu peux sortir, mon ami, et aller passer la journée où tu voudras ; pour moi, je ne sortirai pas si tôt, et je n'ai pas besoin de toi ce matin. Il me fit juger par ces paroles qu'il avoit peur d'être arrêté, et que cette crainte l'obligeoit à demeurer dans son appartement. Je l'y laissai ; et, pour voir si je me trompois dans mes soupçons, je me cachai dans un endroit où je pouvois le remarquer s'il sortoit. J'aurois eu la patience de me tenir là toute la matinée , s'il ne m'en eût épargné la peine. Mais une heure après, je le vis marcher dans la rue avec un air d assurance qui confondit d'abord ma pénétration. Loin de me rendre toutefois à ces apparences, je m'en défiai ; car il n'avoit point en moi un juge favorable. Je songeai que sa contenance pouvoit être étudiée; je m'imaginai même quil n'étoit resté chez lui que pour prendre tout ce qu'il avoit d'or ou de pierreries , et que probablement il alloit , par une prompte fuite , pourvoir à sa sûreté. Je n'espérai plus le revoir , et je doutai si j'irois le soir l'attendre à sa porte, tant j'étois persuadé que dès ce jour-là il sortiroit de la ville pour se sauver du péril qui le menacoit. Je n'y manquai pas pourtant; ce qui me surprit, mon maître revint à son ordinaire. Il se coucha sans faire paroître
GXL CLAS.
la moindre inquiétude , et il se leva le lendemain avec autant de tranquillité.
Comme il achevoit de s habiller , on frappa tout-àcoup à la porte. Mon maître regarda par la petite grille. Il reconnoît 1 alguazil du jour précédent , et lui demande ce qu'il veut. Ouvrez, lui répond l'alguazii , c'est monsieur le corrégidor. A ce nom redoutable mon sang se glaça dans mes veines. Je craignois diablement ces messieurs - là depuis que j avois passé par leurs mains , et j'aurois voulu dans ce moment être à cent lieues de Madrid. Pour mon patron, il fut moins effrayé que moi ; il ouvrit la porte , et reçut le juge avec respect. Vous voyez , lui dit le corrégidor , que je ne viens point chez vous avec une grosse suite ; je veux faire les choses sans éclat. Malgré les bruits fâcheux qui courent de vous dans la ville , je crois que vous méritez quelque ménagement. Apprenez - moi comment vous vous appelez , et ce que vous faites à Madrid. Seigneur, lui répondit mon maître, je suis de la Castille- Nouvelle , et je me nomme don Bernard de Castil Blazo. A regard de mes occupations , je me promène , je fréquente les spectacles, et je me réjouis tous les jours avec un petit nombre de personnes d'un commerce agréable. \ous avez sans doute, reprit le juge, un gros revenu ? Non , seigneur , interrompit mon patron , je n'ai ni rentes , ni terres , ni maisons. Et de quoi vivez-vous donc? répliqua le corrégidor. De ce que je vais vous faire voir , repartit don Bernard. En même temps il leva une tapisserie , ouvrit une porte que je n avois pas remarquée, puis encore une autre qui étoit derrière , et fit entrer le juge dans un cabinet où il y