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qu'il fût hors du bois. Il se rendit ensuite à Léon pour faire part de cette découverte au corrégidor , qui en eut d autant plus de joie, que son fils venoit d'être volé par notre compagnie. Ce juge fit assembler trois brigades pour nous arrêter, et le paysan leur servit de
guide.
Mon arrivée dans la ville de Léon y fut un spectacle pour tous les habitants. Quand j'aurois été un général portugais fait prisonnier de guerre, le peuple ne se seroit pas plus empressé de me voir. Le voilà, disoiton, le voilà, ce fameux capitaine, la terreur de cette contrée! Il mériteroit dêtre démembré avec des tenailles, de même que ses deux camarades. On nous mena devant le corrégidor, qui commença de m'insulter. Eh bien! me dit-il, scélérat, le ciel, las des désordres de ta vie, t'abandonne à ma justice! Seigneur, lui répondis-je, si j'ai commis bien des crimes, du moins je n'ai pas la mort de votre fils unique à me reprocher; j'ai conservé ses jours; vous m'en devez quelque reconnoissance. Ah ! misérable , s'écria-t-il , c'est bien avec des gens de ton caractère qu'il faut garder un procédé généreux! Et quand même je voudrois te sauver, le devoir de ma charge ne me le permettroit pas. Lorsqu'il eut parlé de cette sorte, il nous fit enfermer dans un cachot, où il ne laissa pas languir mes compagnons. Ils en sortirent au bout de trois jours pour aller jouer un rôle tragique dans la grande place. Pour moi, je demeurai dans les prisons trois semaines entières. Je crus qu'on ne différoit mon supplice que pour le rendre plus terrible; et je m'attendois enfin à un genre de mort tout nouveau, quand le
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corrégidor, m'ayant fait ramener en sa présence, me dit : Ecoute ton arrête! Tu es libre. Sans toi, mon fils unique auroit été assassiné sur les grands chemins. Commepère j'ai voulu reconnoître ce service; et comme juge, ne pouvant t' absoudre, j'ai écrit à la cour en ta faveur; j ai demandé ta grâce, et je l'ai obtenue. Va donc où il te plaira! Mais, ajouta-t-il, crois-moi, profite de cet heureux événement. Rentre en toi-même, et quitte pour jamais le brigandage.
Je fus pénétré de ces paroles, et je pris la route de JMadrid , dans la résolution de faire une fin , et de vivre doucement dans cette ville. J'y ai trouvé mon père et ma mère morts, et leur succession entre les mains d'un vieux parent qui m'en a rendu un compte fidèle, comme font tous les tuteurs. Je n'en ai pu tirer que trois mille ducats, ce qui peut-être ne fait pas la quatrième partie de mon bien. Mais que faire à cela.*^ Je ne gagnerois rien à le chicaner. Pour éviter l'oisiveté, j'ai acheté une charge d alguazil, que j'exerce comme si toute ma vie je n'eusse fait autre chose. Mes confrères se seroient par bienséance opposés à ma réception s'ils eussent su mon histoire. Heureusement ils l'ignorent ou feignent de lignorer, ce qui est la même chose; car, dans cet honorable corps , chacun a intérêt de cacher ses faits et gestes. On n'a. Dieu merci, rien à se reprocher les uns aux autres. Au diable soit le meilleur! Cependant, mon ami, continua Rolando , je veux te découvrir ici le fond de mon âme. La profession que j'ai embrassée n'est guère de mon goût; elle demande une conduite trop délicate et trop mystérieuse : on n'y sauroit faire que des tromperies secrètes ©t subtiles. Oh! je regrette mon
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premier niétiei. J'avoue qu'il y a plus de sûreté dans le nouveau'; mais il y a plus d'agrément dans l'autre; et j'aime la liberté. J'ai bien la mine de me défaire de ma charge, et de partir un beau matin pour aller gagner les montagnes qui sont aux sources du Tage. Je sais qu'il y a dans cet endroit une retraite habitée par une troupe nombreuse, et remplie de sujets catalans : c'est faire son éloge en un mot. Si tu veux m'accompagner , nous irons grossir le nombre de ces grands hommes. Je serai, dans leur compagnie, capitaine en second ; et pour t'y faire recevoir avec agrément, j'assurerai que je t'ai vu dix fois combattre à mes côtés. Xéleverai ta valeur jusqu'aux nues; je dirai plus de bien de toi qu'un général n'en dit d'un officier qu'il veut avancer. Je me garderai bien de dire la supercherie que tu as faite : cela te rendroit suspect ; je tairai l'aventure. Eh bien! ajouta-t-il, es-tu prêt à me suivre.^ Jattends ta réponse.
Chacun a ses inclinations, dis-je alors à Rolande; vous êtes né pour les entreprises hardies, et moi pour une vie douce et tranquille. Je vous entends, interrompit-il ; la dame que l'amour vous a fait enlever vous tient encore au cœur; et sans doute vous menez avec elle à Madrid cette vie douce que vous aimez. Avouez, monsieur Gil Blas, que vous l'avez mise dans ses meubles, et que vous mangez ensemble les pistoles que vous avez emportées du souterrain. Je lui dis qu'il étoit dans l'erreur, et que. pour le désabuser, je voulois en dînant lui conter l'histoire de la dame; ce que je fis effectivement; et je lui appris aussi tout ce qui m'étoit arrivé depuis que j avois quitté la troupe. Sur la fin
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du repas, il me remit encore sur les sujets catalans. Il m'avoua même qu'il avoit résolu de les aller joindre, et fit une nouvelle tentative pour m'engager à prendre le même parti. Mais, voyant quil ne pouvoit me persuader, il changea tout-à-coup de contenance et de ton; il me regarda d'un air fier, et me dit fort sérieusement : Puisque tu as le cœur assez bas pour préférer ta condition servile à l'honneur d'entrer dans une compagnie de braves gens, je t'abandonne à la bassesse de tes inclinations. Mais écoute bien les paroles que je vais te dire ; qu'elles demeurent gravées dans ta mémoire ! Oublie que tu m'as rencontré aujourd'hui, et ne t'entretiens jamais de moi avec personne; car, si j'apprends que tu me mêles dans tes discours..., tu me connois : je ne t'en dis pas davantage. A ces mots il appela l'hôte, paya l'écot, et nous nous levâmes de table pour nous en aller.