‹ uvres de Albert Samain (volume 2)Chapitre 16 sur 72 · WATTEAU · texte numérisé non relu

WATTEAU

Au-dessus des grands bois profonds

L'étoile du berger s'allume...

Groupes sur l'herbe dans la brume...

Pizzicati des violons...

Entre les mains, les mains s'attardent,

Le ciel où les amants regardent

Laisse un reflet rose dans l'eau;

Et dans la clairière indécise,

Que la nuit proche idéalise,

Passe entre Estelle et Cydalise

L'ombre amoureuse de Watteau.

Watteau, peintre idéal de la Fêle jolie,

Ton art léger fut tendre et doux comme un soupir,

Et tu donnas une âme inconnue au Désir

En l'asseyant aux pieds de la Mélancolie,

Tes bergers fins avaient la canne d'or au doigt; Tes bergères, non sans quelques façons hautaines, Promenaient, sous l'ombrage où chantaient les fontaines, Leurs robes qu'effilait derrière un grand pli droit...

Dans l'air bleuâtre et tiède agonisaient les roses; Les cœurs s'ouvraient dans l'ombre au jardin apaisé, Et les lèvres, prenant aux lèvres le baiser, Fiançaient l'amour triste à la douceur des choses.

Les Pèlerins s'en vont au Pays idéal...

La galère dorée abandonne la rive;

Et l'amante à la proue écoute au loin, pensive,

Une flûte mourir, dans le soir de cristal...

Oh ! partir avec eux par un soir de mystère, 0 maître, vivre un soir dans ton rêve enchanté ! La mer est rose... Il souffle une brise d'été, Et quand la nef aborde au rivage argenté

La lune doucement se lève sur Cythère.

L'éventail balancé sans trêve Au rythme intime des aveux Fait, chaque fois qu'il se soulève, S'envoler au front des cheveux.

L'ombre est suave... Tout repose.

Agnès sourit; Léandre pose Sa viole sur son manteau; Et sur les robes parfumées, Et sur les mains des Bien-Aimées, Flotte, au long des molles ramées, L'âme divine de Watteau.

L'AGRËABLE LEÇON

Dans la brise ailée et sonore S'éveillent les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Brode de ses accords légers Le voile rose de l'aurore.

Tircis aux pieds d'Églé dit son âme amoureuse. L'air est bleu; la rosée étincelle aux buissons; Le ruisseau d'argent clair brille dans les cressons, Et le chien noir a l'œil sur la brebis peureuse.

Sur ses pipeaux, Tircis à la Journée Heureuse Prélude; mais soudain, jalousant ses chansons, Églé veut à son tour, par d'aimables leçons, D'une haleine qui chante emplir la flûte creuse.

Inhabile, elle souffle, et, penché sur son cou, Tircis lève, descend ses doigts sur chaque trou, Et les maintient crispés sur des accords moroses.

Églé s'irrite; alors, Tircis pour l'apaiser

Sur sa bouche vermeille appuie un long baiser;

Et la flûte à leurs pieds roule parmi les roses...

Dans la lumière qui recule S'endorment les dieux bocagers; Et le chalumeau des bergers Suspend ses accords prolongés Au voile bleu du crépuscule.

En printemps, quand le blond vitrier Ariel Nettoie à neuf la vitre éclatante du ciel, Quand aux carrefours noks qu'éclairent les toilettes En monceaux odorants croulent les violettes Et le lilas tremblant, frileux encor d'hier, Toujours revient en moi le songe absurde et cher Que mes seize ans ravis aux candeurs des Keepsakes Vivaient dans les grands murs blancs des bibliothèques, Rêveurs à la fenêtre où passaient des oiseaux... Dans des pays d'argent, de cygnes, de roseaux Dont les noms avaient des syllabes d'émeraude,

Au bord des étangs verts où la sylphide rôde, Parmi les donjons noirs et les châteaux hantés, Déchiquetaient des ciels d'eau-forte tourmentés, Traînaient limpidement les robes des légendes.

Ossian ! Walter Scott ! ineffables guirlandes De vierges en bandeaux s inclinant de profil. 0 l'ovale si pur d'alors, et le pistil Du col où s'éploraient les anglaises bouclées I 0 manches à gigot ! longues mains fuselées Faites pour arpéger le cœur de Raphaël, Avec des }^eux à l'ange et l'air « Exil du ciel », 0 les brunes de flamme et les blondes de miel !

Mil huit cent vingt... Parfum des lyres surannées;

Dans vos fauteuils d'Utrecht bonnes vieilles fanées,

Bonnes vieilles voguant sur « le lac » étoile,

0 âmes sœurs de Lamartine inconsolé î

Tel aussi j'ai vécu les sanglots de vos harpes

Et vos beaux chevaliers ceints de blanches écharpcs

Et vos pâles amants mourant d'un seul baiser. L'Idéal était roi sur un grand cœur brisé.

C'était le temps du patchouli, des Janissaires, D'Elvire, et des turbans, et des hardis corsaires. Byron disparaissait, somptueux et fatal, Et le cor dans les bois sonnait sentimental.

0 mon beau cœur vibrant et pur comme un cristal.

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