‹ uvres de Albert Samain (volume 2)Chapitre 41 sur 72 · LA PEAU DE BÊTE · texte numérisé non relu

LA PEAU DE BÊTE

Sous le premier péché courbant son front maudit, Adam, sur qui pesait la Main toute-puissante, Avec Eve, à son bras défaite et languissante, S'éloignait à pas lents du Jardin interdit.

Le jour allait finir; à l'horizon livide L'œil rouge du soleil palpitait dans du sang. Les ombres s'allongeaient dans le soir menaçant, Et la terre était nue, et le ciel était vide.

Muets, ils s'avançaient, songeant aux clairs matins Où, sans honte, vêtus d'innocence première, Ils allaient devant Dieu, purs comme la lumière, Un voile d'or posé sur leurs yeux enfantins.

Parfois, reprise encor de qucfque espoir étrange, Eve tournait la tête et frissonnait de voir, plus terrible déjà dans les ombres de soir, Briller, là-bas, l'épée ardente de l'Archange.

Le soleil moribond, dans un suprême effort, Illuminant le ciel de clartés effrayantes, Éclaira jusqu'au fond leurs prunelles béantes... Et la nuit descendit sur eux comme la mort.

Alors leur âme en deuil fut deux fois solitaire; Et s'étreignant d'un morne et funèbre baiser, Ils sentirent leurs cœurs d'argile se briser, Et dans leurs yeux monter l'eau triste de la terre.

Eve pleurait tout bas sous ses longs cheveux roux; Puis, femme et ne pouvant comprendre la Justice, Elle tordit ses bras, et d'une âme au supplice Cria : « Pitié, Seigneur I » et se mit à genoux...

Mais rien ne répondit au fond du grand ciel sombre. Et voici que le vent se leva vers le nord, Et posant sur sa chair nue un baiser qui mord, Fit soudain grelotter ses épaules dans l'ombre.

Debout et frémissant, sur sa poitrine en feu Adam l'enlaça toute avec son bras farouche, Et lui chauffa la chair au souffle de sa bouche, Comme s'il la voulait défendre contre Dieu.

Auprès d'eux tout à coup, frissonnante et plaintive. Au fond du taillis noir une brebis bêla. Adam la vit, bondit sur elle et l'étrangla, Et des ongles, des dents l'écorcha toute vive I

Le sang horriblement ruisselait sur ses doigts,

Rouge et brûlant encor d'une vie irritée;

Alors, jetant la peau sur Eve épouvantée,

Il l'entraîna, tremblante à son poing, dans les bois.

Ils allaient, la terreur creusait leurs faces blanches; Ils allaient, la sueur au front, les pieds plus lourds, Courant toujours et fous de peur de voir toujours La lune en sang courir derrière eux dans les branches !

Cependant, sur leurs pas, l'odeur de la toison Éveillait la fureur des bêtes carnassières; Et, jailli des halliers, des taillis, des clairières, Leur fourmillement fauve emplissait l'horizon...

Ainsi longtemps, longtemps, par les forêts obscures, Ils allèrent, l'horreur attachée à leurs flancs; Et la peau de la bête, à ses acres relents, Allumait dans leurs os le feu noir des luxures;

Et, comme devant eux s'ouvrait un souterrain, Là, se ruant dans l'ombre ainsi qu'à la curée, Ils gorgèrent d'amour leur chair désespérée 1 Et c'est cette nuit-là que fut conçu Caïn.

Nous sommes les Puissants — soldat, rhapsode ou mage, Nous naissons pour l'orgueil devoir, dompteurs altiers, Les siècles asservis se coucher à nos pieds; Et c'est nous qui forgeons, surhumains ouvriers, Tour à tour, la vieille âme humaine à notre image.

Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis, Fronts nimbés d'auréole ou brûlés d'anathème. Le sort nous a marqués pour un destin suprême, Et graves nous allons, pleins du vertige blême Qui trouble l'âme au bord des songes infinis.

La terre est découpée au tranchant de nos glaives. Nous formulons le Verbe en des rythmes sacrés. Enfants rêveurs, parmi les souffles inspirés, Nous grandissons pour des essors démesurés, Et l'Épopée Humaine est faite avec nos rêves.

Nous annonçons sur les sommets les temps nouveaux, Chaque soleil jailli des clartés éternelles Réfléchit sa première aurore en nos prunelles; Et l'Oiseau du Futur, en frémissant des ailes, Couve ses œufs sacrés au fond de nos cerveaux.

Sans faute, au jour marqué, nous traversons la terre,

Prophètes et césars, passants mystérieux,

Le monde s'agenouille aux éclairs de nos yeux;

Et nous marchons, n'ayant d'autre ami sous les cieux

Que l'ombre qui nous suit, à jamais solitaire.

La coupe où le troupeau boit des félicités, Nous l'avons rejetée, à l'aube, déjà vide.

Il faut d'autres nectars à notre soif splendide. Les chars sont attelés... et le monde livide Va frissonner devant nos chevaux emportés !

Toute la terre à nous !... Les pourpres militaires,

La gloire chevauchée entre les glaives nus,

La foi jaillie au cœur des peuples ingénus,

Les délirantes fleurs des soleils inconnus,

Et les grands bois du songe aux nerveuses panthères,

Toute la terre à nous ! Le vin, l'encens, le miel, Les vaisseaux d'or vidés sur les tables croulantes, Les sanglots inouïs des cordes ruisselantes... Toute la terre à nous ! 0 nos lèvres brûlantes, Qu'est-ce encor pour ceux-là qui boiraient tout un ciel ?

Nous sommes les coureurs d'aventures sublimes; Quand la Fortune, un soir, nous tombe sous la main Nous la renversons, nue, au fossé du chemin;

Et, calme en ses mépris du plat bétail humain, Notre orgueil magnifique absout nos larges crimes.

Nous respirons la flamme, et vivons des combats; Le fer, le feu, le sang pleuvant en rouges gouttes, Rien n'arrête, un seul jour, nos âmes sur leurs routes. Notre foi cuirassée insulte aux mauvais doutes; Et quand le but ardent flambe à nos yeux, là-bas,

Ivres, les poings noués aux crins de la Chimère, Nous roulons des galops stridents et furibonds... Et si, parfois, trop d'infini lasse nos bonds, Alors, les reins cassés, un jour, nous retombons, Et rien jamais n'est plus grand que notre misère 1

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