LES POETES
Nous allons, promenant nos songes par le monde, Ivres de visions et ruisselants d'aveux. Le vent de l'infini souffle dans nos cheveux. Inspirés nous chantons; et sous nos doigts nerveux L'âme humaine s'éveille et résonne, profonde.
Notre Rêve immobile enfante l'Action.
C'est nous qui fiançons en rites grandioses Le mystère du Verbe au mystère des choses; Et sous nos fronts taillés pour les apothéoses Germe, palpite et souffre une création.
Nous voulons au delà des astres entassés Baigner dans l'azur vierge une aile familière; Nous en redescendons, la flamme à la paupière;
Et cette foule, où nous versons de la lumière, Redevient de la nuit, quand nous sommes passés.
Penchés sur la douleur et sur l'amour, sans trêve, Nous changeons les sanglots du monde en diamants. Nos cœurs passionnés sont des trépieds fumants, Et des siècles passés, vastes écroulements, Rien ne reste que la splendeur de notre rêve.
Nous sommes les Puissants exécrés ou bénis.
Mais notre race antique est à présent lassée,
Et la terre est bien vieille, et vieille la pensée.
Les cieux trop bas ont fait l'âme rapetissée,
Et l'air manque aux aiglons étouffant dans leurs nids.
Le monde qui portait nos vastes destinées Sombre, vaisseau perdu qu'affole un désarroi.
Tous les feux sont éteints au vieux port de la Foi. Nul ne croit plus au ciel qui faisait croire en soi... 0 vent de deuil sur les âmes déracinées I
On dirait qu'un grand mort dans l'ombre est étendu, Autour duquel en chœur pleurent les Agonies. Le temps n'est plus de nos superbes tyrannies. Les glaives sont rouilles : les légendes finies... Et dans les bois déserts le cor sonne, éperdu !
Le cor sonne pour la suprême chevauchée Des Chasseurs d'Idéal au galop fulgurant. 0 solitude, en ton silence dévorant, L'écho seul a hurlé l'appel désespérant Sous la lune, dans les branches effarouchée !...
Voici venir le vol augurai des corbeaux,
Des corbeaux dépeceurs sinistres des vieux mondes.
Tout l'avenir est noir de leurs ailes immondes...
La mer monte d'en bas avec des voix profondes, Qui demain passera par-dessus nos tombeaux.
Et plus tard, sur la mer plate des âges calmes, Seuls parfois, pris d'un mal étrange à définir, Des enfants tout à coup pâliront de sentir Leur grand cœur visité par un grand souvenir, Et mourront du regret héroïque des palmes.
Juin 1888.