‹ uvres de Albert Samain (volume 3)Chapitre 39 sur 58 · VEILLÉE · texte numérisé non relu

VEILLÉE

Penser. Seul dans la nuit sibylline frémir !... Être pareil au feu, pur, subtil et vivace; Et, respirant l'Idée errante dans l'espace, Sentir, ainsi qu'un dieu, son front mortel grandir.

Ordonner à son sang héroïque d'agir; Quitter ses vanités pauvres, clinquant et crasse; Et revêtant l'orgueil, claire et bonne cuirasse, D'un élan ivre au seuil de l'infini surgir !

15S AU JARDIN DE i/lNFANTE

Sentir passer en soi, comme une onde ruisselle, Le flot mélodieux de l'âme universelle, Entendre dans son cœur le ciel même qui bat;

Et comme un Salomon, lourd de magnificences, Voir dans un faste d'or, de pierres et d'essences, Venir à soi son couvre en reine de Saba.

Des soirs fiévreux et forts comme une venaison, Mon âme traîne en soi l'ennui d'un vieil Hérode, Et, prostrée aux coussins, où son mal la taraude, Trouve à toute pensée un goût de trahison.

Pour fuir le désespoir qui souffre à l'horizon, Elle appelle la sombre danseuse qui rôde, Et Salomé vient dans la salle basse et chaude Secouer le péché touffu de sa toison.

160 AU JARDIN DE L'iNFANTE

Elle danse !... Oh ! pendant qu'avec l'éclat des pierres, Au soleil, tes deux yeux brûlent dans leurs paupières, Mon âme, entends-tu pas bêler dans le verger?

Tu le sais bien pourtant quel enfer te l'amène, Et qu'elle va, ce soir, réclamer pour sa peine L'Agneau blanc de ton pauvre cœur pour l'égorger.

AU JARDIN DE l/lNFANTE 161

Le siècle d'or se gâte ainsi qu'un fruit meurtri. Le Cœur est solitaire, et nul Sauveur n'enseigne... Ces gouttes dans la nuit?... C'est ton âme qui saigne I Qui de nous le premier va jeter un grand cri?

Un mal ronge le monde au cœur comme une teigne, Car la lettre charnelle a suborné l'esprit, Et nul ne voit le mur où la main chaste écrit : « Que le feu de la fête impudique s'éteigne 1 »

162 Al" JARDIN DE L'iNFANTE

L'œil morne a parjuré la lumière bénie;

Et la lampe, soleil fiévreux de l'insomnie,

Luit seule en nos tombeaux d'or sombre et de velours,

Où, pâle et succombant sous ses colliers trop lourds, Aux sons plus torturés de l'archet plus acide, L'Art, languide énervé, — suprême ! — se suicide.

AU JARDIN DE L'iNFANTE 1G3

Vague et noyée au fond du brouillard hiémal, Mon âme est un manoir dont les vitres sont closes, Ce soir, l'ennui visqueux suinte au long des choses, Et je titube au mur obscur de l'animal.

Ma pensée ivre, avec ses retours obsédants, S'affole et tombe ainsi qu'une danseuse soûle; Et je sens plus amer, à regarder la foule, Le dégoût d'exister qui me remonte aux dents.

164 AU JABDIN DE i/lNFANTE

Un lugubre hibou tournoie en mon front vide; Mon cœur sous les rameaux d'un silence torpide S'endort comme un marais violâtre et fiévreux.

Et toujours, à travers mes yeux, vitres bizarres, Je vois — vers l'Orient étouffant et cuivreux — Des cités d'or nager dans des couchants barbares.

Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme, Où dans l'air énervé flotte du repentir, Où sur la vague lente et lourde d'un soupir Le cœur le plus secret aux lèvres vient mourir. Il est d'étranges soirs, où les fleurs ont une âme, Et, ces soirs-là, je vais tendre comme une femme.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,

Où l'âme a des gaîtés d'eaux vives dans les roches,

Où le cœur est un ciel de Pâques plein de cloches,

Où la chair est sans tache et l'esprit sans reproches.

Il est de clairs matins, de roses se coiffant,

Ces matins-là, je vais joyeux comme un enfant.

166 AU JARDIN DE L'iNFANTE

Il est de mornes jours, où las de se connaître,

Le cœur, vieux de mille ans, s'assied sur son butin,

Où le plus cher passé semble un décor déteint

Où s'agite un minable et vague cabotin.

Il est de mornes jours las du poids de connaître,

Et, ces jours-là, je vais courbé comme un ancêtre.

Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,

Où l'âme, au bout de la spirale descendue,

Pâle et sur l'infini terrible suspendue,

Sent le vent de l'abîme, et recule éperdue !

Il est des nuits de doute, où l'angoisse vous tord,

Et, ces nuits-là, je suis dans l'ombre comme un mort.

AU JARDIN DE i/lNFANTE 1G7

Le Bouc noir passe au fond des ténèbres malsaines. C'est un soir rouge et nu ! Tes dernières pudeurs Râlent dans une mare énervante d'odeurs; Et minuit sonne au cœur des sorcières obscènes.

Le simoun du désir a balayé la plaine!... Plongée en tes cheveux pleins d'une acre vapeur, Ma chair couvre ta chair, et rumine en torpeur L'amour qui doit demain engendrer de la haine.

168 AU JARDIN DE i/lNFANTE

Face à face nos Sens, encore inapaisés, Se dévorent avec des yeux stigmatisés; Et nos cœurs desséchés sont pareils à des pierres.

La Bête Ardente a fait litière de nos corps;

Et, comme il est prescrit quand on veille des morts,

Nos âmes à genoux — là-haut — sont en prières.

Page 1