‹ uvres de Albert Samain (volume 3)Chapitre 40 sur 58 · LA TOUR · texte numérisé non relu

LA TOUR

Mes douze palais d'or ne pouvant plus suffire, Mon cœur royal étant désenchanté du jour, Un soir, j'ai fait monter mon trône de porphyre, Pour jamais, au plus haut de ma plus haute tour.

Et là, dominant l'homme et les cités sonores, J'ai vécu seul parmi l'azur silencieux A voir, indifférent, les couchants, les aurores Mirer leurs ciels dans l'eau déserte de mes yeux.

170 AU JARDIN DE i/lNFANTE

Pâle je vis, le goût de la mort à la bouche.

La Terre est sous mes pieds comme un chien qui se coud

Mes mains flottent parmi les étoiles, la nuit.

Rien n'a distrait mes yeux immobiles sans trêve; Rien n'a rempli mon cœur toujours vide, qui rêve Sur l'incommensurable mer de mon ennui;

Et le Néant m'a fait une âme comme lui.

AU JARDIN DE L'iNFANTE 171

La Vie est comme un grand violon qui sanglote, Et le peuple obstiné, qui grouille aux carrefours, Marche dans cette angoisse, et fourmille, et clapote, Ivre de verser l'heure au tonneau vain des jours.

L'Art seul, rare et désert, magicien des moelles, D'un séraphique archet de diamant et d'or, Triste, laisse tomber des notes en étoiles, Et suscite l'immense extase d'une mort.

Des cœurs flétris ! Des cœurs meurtris ! Larmes et Iutt. Quand tu peux, dans un ciel de lyres et de flûtes, Épanouir ton âme exquise en rêves-fleurs...

Au-dessus de la terre acharnée et falote,

La Vie est comme un grand violon qui sanglote...1

0 mon cœur, laisse-moi m'envelopper d'ailleurs.

Laisse la rue à ceux que leur âme importune. Pour toi, respire ainsi qu'un trésor clandestin Le lis de solitude à ton balcon hautain, Et joue avec les blonds cheveux de la Fortune.

Tas d'affamés serrés à la table commune, Laisse aux autres leur part hâtive du festin; Et que tes vers, secrets ainsi que ton destin, Montent comme un jet d'eau de minuit vers la lune,

174 AU JARDIN DE i/lNFANTE

Au fond du sanctuaire écoute l'Art devin Prophétiser ton âme, et vers l'Œuvre divin Lève ton cœur ainsi qu'un ciboire d'or fin.

Pense, domine l'Age, et respire l'Espace. N'espère pas; l'Espoir est un oiseau rapace. Vis, si tu peux, dans l'éternel l'heure qui passe.

AU JARDIN DE i/lNFANTE 175

Fleurs suspectes, miroirs ténébreux, vices rares, Certes tu fréquentas maint rêve inquiétant; Et, vin noir décanté dans des coupes bizarres, Tu bus à larges traits l'Artifice excitant.

Mais voici que déjà, las des vaines fanfares, Tu songes au profond silence où l'on s'entend; Et tu cherches la côte où brillent les vieux phares, Et c'est la maison blanche aujourd'hui qui t'attend.

176 AU JARDIN DE i/lNFANTE

Va, ne t'attarde plus aux parades étranges. Si la vie a rentré quelque blé dans tes granges, Fais ton pain simplement dans la paix du Seigneur.

Surtout, naïf badaud des enseignes de gloire, Ne t'en va point chercher du clinquant à la foire Pour les beaux iils de ta joie et de ta douleur,

Et rentre enfin dans la vérité de ton cœur.

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