‹ uvres de Albert SamainChapitre 10 sur 12 · AMÉTHYSTE · texte numérisé non relu

AMÉTHYSTE

L'ombre noyait les bois. C'était un soir antique.

Les dieux puissants vaincus par le Dieu pathétique Après mille ans d'Olympe avaient quitté la terre, Et la syrinx pleurait dans Tempe solitaire. Sur la mer en émoi, vers l'orient mystique,

Une aube se levait. Pleins de souffles étranges Les chênes remuaient des branches prophétiques, Et les grands lys élus versaient leurs blancs cantiques Aux lacs sanctifiés visités par les Anges.

Le ciel était plus doux qu'un col de tourterelle. Rêveuse en longs cheveux une nymphe... frêle Tressait de pâles fleurs autour d'une amulette.

Et près d'elle, dans le crépuscule idyllique, Un petit Faune triste, aux yeux de violette, Disait sur un roseau son cœur mélancolique..

Et c'était le dernier amour du soir antique.. ,

Loin des hameaux peuplés, des fermes, des enceintes,. Le grand berger, fantôme lent que son chien suit, Reprend le vieux chemin des solitudes saintes Et s'enfonce au mystère auguste de la nuit.

Il s'arrête un instant au haut de la colline Pour lancer un regard aux dernières clartés, Sent un instant son âme à jamais orpheline, Et, grave, redescend vers les obscurités.

Une amertume humaine a pénétré son âme : Il médite l'exil sans joie et sans soutien Et songe que sa chair est veuve de la femme Et qu'il n'est pas un cœur qui batte avec le sien.

Son compagnon de route a pour nom le Silence; C'est avec lui qu'il mange à jamais son pain bis;

Nul n'a besoin de lui [ ]

Au maître seul, il doit compte de ses brebis.

Alors, levant la tête aux plaines constellées,

Il contemple la mer des splendides douceurs

Et sent divinement ses peines consolées

Par leurs feux caressants comme des yeux de sœurs-

Il n'est plus exilé dans l'immensité sombre;

Les astres dans le ciel le regardent marcher,

Et son esprit tressaille aux grandes voix de l'ombre

Comme un cheval qui sent son maître s'approcher.

Des secrets sont tombés pour lui des chastes nues;

Échos vertigineux de lointains firmaments,

Les étoiles ont dit des choses inconnues

Dont son âme a tremblé jusqu'en ses fondements.

Sur la terre son corps passe ainsi qu'un fantôme Que l'on connaît à peine [ .]

POÈMES INACHEVÉS 2GÔ-

C'était une mondaine et charmante féerie. Devant nous s'étendait le jardin frais et noir, Et la table semblait, scintillante et fleurie, Une grande fleur rose épanouie au soir;

Les rires voltigeaient sur les lèvres; des brises Légères balançaient les branches indécises Et faisaient frissonner des boucles de cheveux. Tout était chatoyant, diapré, lumineux

Et cela ressemblait à ces fêtes exquises Que l'âme de Watteau rêvait pour ses marquises. Pour moi, j'en jouissais, songeant à part moi-même Que le luxe est parfois joli comme un poème; Et mes yeux composaient un butin précieux, Car tout étincelait : les bagues et les yeux, Les cristaux, les satins, les lèvres, les sourires Et le vin d'or captif dans l'argent fin des buires.

Tout à coup le dessert éteignit ses éclats, Et le dernier causeur finit son mot tout bas. Debout, cambrant la taille et renversant la tête Comme une jeune Muse invitée à la fête, Vous chantiez comme il sied les soirs d'enchantements Sous le ciel où tremblaient des pleurs de diamants. Vous chantiez; des échos s'éveillaient dans mon âme Et, grave, j'écoutais ce qu'une voix de femme Où l'art met le secret vibrant qu'il porte en lui Ajoute de beauté frissonnante à la nuit !...

Telle je vous voyais

Telle, longtemps avant, mes yeux d'enfant rêveur Vous avaient vu passer au jardin de mon cœur.

Et ce fut un moment vécu loin de la terre, La coupe de Thulé bue au seuil du mystère, Quelque chose qui tend le cœur à le briser Et que j'aurais voulu, pour mieux l'éterniser, Mêler à la douceur divine d'un baiser.

Tout ce qui t'a touchée m'inquiète et m'enivre, Tout ce qui dans ta vie un instant a pu vivre, Tes gants, tes bas brodés, ta mante, ton chapeau, Tout ce qui prit un peu de parfum à ta peau, Tout ce qui garde encor — satin, soie ou batiste, Comme un rêve odorant de ta chair qui persiste, C'est mon trésor ! Ainsi qu'aux vases des autels Je n'y touche qu'avec des doigts sacramentels.

Rien qu'à les efïleurer l'amour en moi frissonne, Je crois, penché sur eux, respirer ta personne, Et mon cœur qui s'épuise à force d'adorer, Mon cœur comme le feu voudrait les dévorer I

Dans l'air frais du matin où s'effare la feuille, Dans la jeune clarté des jours roses et bleus, Dans la nuit solennelle et pure où se recueille L'âme présente encor des bergers fabuleux,

Dans le cristal des eaux, dans le velours des mousses Dans l'innocence en fleur des jardins radieux, Dans le concert que font toutes les choses douces, Je retrouve, ô ma sœur, la douceur de tes Yeux.

Le printemps odorant la divine féerie, Le renouveau fêtant sa jeune volupté S'incarne pour mon cœur dans ta robe fleurie Et dans ton corps exquis comme un rêve sculpté.

Les Parfums, les Couleurs, la tendresse de vivre,. Le mois vierge baigné de souffles et d'encens, L'enluminure d'or aux marges du Vieux Livre, 0 mon âme, c'est dans ton cœur que je les sens.

Le désir qui palpite à travers la nature

Et s'élance en festons étoiles dans les bois,

Je le sens frissonner parmi ta chevelure

Et je le vibre entier, rien qu'à serrer tes doigts.

Ce qui couve d'ardeurs suaves et de fièvres

Au sein mystérieux de la création

Se ramasse en mon cœur pour jaillir vers tes lèvres

Et ruisseler dans l'ombre en adoration.

Voici venir les temps où tu marches déesse, Où la rose d'amour fleurit à tes seins blancs, Où ton nom murmuré fiance une caresse A la suavité des narcisses tremblants.

Voici venir les temps où tes beaux yeux limpides Semblent plus clairs encore et plus profonds qu'hier, Et versent à mon cœur plein de songes virides L'ivresse d'un lever de lune sur la mer.

Et les fleurs sont tes yeux, et la lumière blonde Ton sourire, et le ciel bleu-frêle ta douceur, Et tout l'amour fumant de l'encensoir du monde Ta lèvre sur mon âme appuyée, ô ma sœur.

Pendant qu'au loin la Ville immense est endormie Et qu'il n'en reste plus qu'un murmure dans l'air, Monotone et pareil à celui de la mer, Seul dans ma chambre, assis sur l'étroit lit de fer, Ton portrait devant moi, je songe. — Et l'accalmie

De l'Heure solennelle où flottent doucement Des brises qu'on dirait des ailes de pensées Descend en moi du fond des ombres étoilées. Et le souvenir pur des délices passées Brûle comme un flambeau sous le noir firmament.

Rares, des bruits de pas s'éloignent par les rues

Et je sens peu à peu l'Amour

Dans mon cœur solitaire entrer comme un poinçon, Pendant qu'autour de moi, avec un long frisson, Tournent rêveusement les Robes disparues.

Je songe... Une voix tendre a chanté dans la nuit Faite des mille voix de jadis étouffées. Dans l'ombre, comme un chœur aérien de fées, Les Heures d'autrefois, de tes chapeaux coiiïées, Défilent tour à tour dans mes yeux de minuit.

Vivace et palpitant sous les souffles nocturnes Mon amour sensitif s'éveille de nouveau. Tel un lys, à midi, tranché par le couteau, Qui se redresse pur et frissonnant dans l'eau. Et voici déborder en moi les vieilles urnes,

Les urnes de mon cœur fier et mystérieux Qu'emplissait, chaque soir, de tendresse vivante Une mélancolique et fidèle servante, Et que je renversais à tes pieds nus d'amante Pendant que tu m'ouvrais les jardins de tes yeux.

Tes beaux yeux vivants là sous la lampe et ta bouche Riche comme un beau fruit d'automne ruisselant, Ta bouche et l'arc de ton sourire étincelant. Tes yeux, ta bouche... 0 mon trésor ensorcelant!... O pauvre cœur plein d'ombre où ton soleil se couche !...

Moi, sans sonner à faux quelque beau désespoir,

Je redescends tout seul la colline fanée,

Et j'écoute — là-bas — pâle et l'âme inclinée,

Le dernier Angélus de la Douce Journée

Tomber comme une larme au cœur souffrant du Soir;

Et je sens tout en moi tomber pesant et morne

Le crépuscule noir qui couvre le chemin.

Je suis trop las d'hier pour commencer demain;

Si tu passais encor, je baiserais ta main...

Et je reste à t'attendre on dirait sur la borne.

Parfois même je crois voir la porte s'ouvrir,

Et toi surgir vivante en robe d'espérance.

0 grand enfant frileux, câlin, d'âme en souffrance,

Fou qui grelotte au noir de ton indifférence

Et cherche un peu d'amour ancien pour se couvrir.

Des reliques sont là — tout cela qui se sème Le long du beau pèlerinage aventureux

Fruits tombés ramassés aux Jardins où l'on s'aime.

Passé, Fantôme ailé des lettres, des chiffons, Subtil comme un parfum, léger comme une flamme, Et qui joue à pleurer au violon de l'Ame La male-chanson bleue, la chanson de la femme, Faite de nerfs cassés et de sanglots profonds.

Ton portrait devant moi sous la lampe... Et je sombre, Et j'ai beau plonger l'œil jusqu'au fond du ciel noir, Rien pour me consoler n'en descendra ce soir

et je sens, sans le voir,

Quelque chose couler sur ma face dans l'ombre.

Huit heures, la maison fraîche semble sourire Par sa vitre bien claire aux arbres du jardin. Le rideau tremble au vent qui passe, et tout respire La jeunesse que donne aux choses le matin.

La rue est calme encor, parfois dans le silence Résonne un seau bruyant qu'on heurte dans la cour. L'eau ruisselle aux pavés, et partout recommence Le cours familier des besognes du jour.

Assise au piano, légère et délicate, La taille mince encore et le torse fluet, La fillette étudie une blanche sonate Compassée et charmante ainsi qu'un menuet.

La robe noire avec un ruban de sagesse Retombe en chastes plis autour du tabouret.

Sur ses tempes le bleu des veines transparaît.

Soigneuse elle s'applique et reprend et s'arrête Quand l'accord malaisé trahit ses doigts nerveux; Alors d'un geste brusque et renversant la tête Elle fait sur son dos ruisseler ses cheveux.

Et de ces airs caducs fleurant la bergamote Monte un rêve de ciel tendre et de cristal pur; Une antiquaille en poudre y danse la gavotte Et la divine enfance y sourit à l'azur.

Petites mains d'enfant sur les touches d'ivoire, Jouez naïvement le vieux maître ingénu : Tout frissonne et s'éveille au fond de la mémoire Comme un bois plein d'oiseaux quand le jour est venu.

C'estl'alouette aux champs, c'est la chambre à l'aurore, C'est le premier rayon aux tuiles du vieux toit, C'est le rire argentin dans l'escalier sonore Et l'eau bénite, encor tremblante au bout du doigt.

Et l'homme [ ]

Poussant du fond de l'âme un soupir d'exilé, Sent moins lourde à traîner sa besace de vices Quand sur son cœur fiévreux cette eau pure a passé.

Il écoute et voici que de petites fées Vont sautillant parmi les notes de cristal, La source au bois jaillit et par douces bouffées S'exhalent les parfums légers du ciel natal.

Petites mains d'enfant, jouez, douces mains pures, Les andante tournés comme des madrigaux, Cependant que la voix qui compte les mesures Donne au cœur apaisé des battements égaux.

Au piano d'ébène accoudant ses bras roses, L'Innocence aux grands yeux d'azur semble écouler, Et l'on entend parfois dans le calme des choses Ses grandes ailes d'or doucement palpiter.

0 toi, ma sœur encor, demain mon inconnue, 0 toi qu'emporte une insensible trahison, C'est notre cœur, vois-tu, qui meurt à l'horizon, Ce soleil roux qui sombre au fond de l'avenue.

Tu viendras voir autour du beau soleil qui meurt Les grands chênes debout devant son agonie

Enfant, ouvre ton cœur à la nuit qui descend.

Le cœur, la nuit, exhale un parfum plus puissant,

Et les yeux de l'amour sont splendides dans l'ombre.

Le calme solennel où fondent les chemins Confère une noblesse au geste de tes mains,

Et nous semblons

Derrière nous traîner comme un beau manteau sombre.

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