‹ uvres de Albert SamainChapitre 9 sur 12 · CHŒUR · texte numérisé non relu

CHŒUR

Nymphes des bois, nymphes des eaux, Naïades ceintes de roseaux, Petites nymphes des ruisseaux,

Qui courez tout le jour à travers les étangs Sur ^es grands nénuphars flottants,

Un vent frais s'est levé sur les routes poudreuses :

Quittez vos retraites ombreuses Et livrez vos bras nus aux brises amoureuses.

POLYPHÈME 221

Les feux du jour sont apaisés...

La brise apporte ses baisers Aux grands calices épuisés.

Sur la mer aux rumeurs lointaines Des voiles s'en vont vers Athènes...

Penchez vos longs cheveux au marbre des fontaines.

La mer rose palpite au couchant enflammé : Vers le soleil qui meurt que notre hymne s'élève ! Chantons, mes sœurs, voici qu'un jour encor s'achève... Chantons, mes sœurs, le soir limpide et parfumé !

Et saluons la nuit, la nuit grave aux longs voiles Qui pose ses pieds bleus sur les nuages d'or Et porte doucement, sous son manteau d'étoiles, Le crépuscule qui s'endort.

Nymphes des sources, des rivières, Nymphes des bois et des clairières,

Enlacez-vous... Tournez sous le feuillage obscur, Tournez, robes d'argent, d'hyacinthe et d'azur...

La mer murmure, solitaire,

Des fleurs se ferment sur la terre,

La lune monte avec mystère...

Les voix s'éloignent lentement; aux dernières mesures, Polyphème srapproche comme en rampant et vient se cacher derrière Acis et Galatée.

GALATÉE

Oh ! rester ainsi toute la nuit !...

Le calme est si profond ! Tout s'endort; plus un bruit. Un dernier rayon meurt sur le temple d'Hercule. C'est étrange, quand vient ainsi le crépuscule, Toujours je sens mon cceur malgré moi se serrer, Et mes yeux, pour un mot, se mettraient à pleurer.

ACIS

Même ainsi, près de moi, cette heure te pénètre?

GALATÉE

Oui, ce soir, près de toi plus que jamais peut-être.

ACIS

C'est que nous éprouvons la présence des dieux : A cette heure le bois devient mystérieux; D'eux-mêmes, sur le bord des eaux, les roseaux sonnent:

POLYPHÈME 223

La broussaille s'anime et les feuilles frissonnent; Jusqu'à l'aube, entr'ouvrant les arbres, les Sylvains Avec les chèvres-pieds mènent leurs jeux divins; Les rochers sont vivants; de grands éclats de rires Sortent des antres noirs où dansent les Satyres, Et la Sirène bleue, en nageant sur le bord, Laisse traîner sa voix comme un grand filet d'or!... Même on entend parfois un bruit de meute en chasse Là-haut, les nuits d'hiver... Et c'est Diane qui passe.

GALATÉE

T'arriva-t-il jamais de voir les dieux de près?

ACIS

Oui, j'ai vu Pan, un soir... j'étais seul, dans les prés; On eût dit un grand bouc. Sa poitrine était brune; Les cornes découpaient leurs pointes sur la lune. Des bêtes l'entouraient en cercle. Un jet de feu Sortait de sa prunelle, et je tremblais un peu.

GALATÉE

Moi, je mourrais de peur d'une telle aventure... Que fais-tu?

ACIS

Je dénoue un peu ta chevelure;

Tes cheveux d'une soie égalent la douceur... Ah ! laisse-moi poser la tête sur ton cœur.

GALATÉE

Tiens, mon amour, respire aussi mes belles roses; Elles sont, ce soir même, à mon corsage écloses.

ACIS

J'entends battre ton cœur.

Laisse-moi voir tes yeux :

Ils sont plus grands dans l'ombre et me caressent mieux. Pour un simple berger comme ta main est douce ! Tu sais que sur ta joue un léger duvet pousse?

Polyphème se soulève légèrement pour mieux les voir. — Galatée seule l'a entendu.

ACIS

Pourquoi tressailles-tu?

GALATÉE

C'est la fraîcheur du soir...

Se penchant sur Acis.

Il faut nous rapprocher encor pour mieux nous voir !

POLYPHÈME 225

Dieux ! Que la solitude alentour est profonde !

On dirait qu'il n'est plus que toi et moi au monde.

Montre tes yeux...

ACIS

Les tiens ont la couleur du ciel.

GALATÉE

Les tiens ont la douceur du vin d'or et du miel, De l'eau fraîche du puits quand la soif vous altère, De tout ce que je sais de plus doux sur la terre. Oh ! que mon cœur est lourd !... Je ne sais pas pourquoi, Jamais je n'ai senti tant de douceur en moi. Je te trouve si beau !... Ce soir, je voudrais même Me fondre sous tes dents comme un fruit, tant je t'aime ! Et toi, dis, m'aimes-tu?

ACIS, l'attirant à lui.

Penche-toi, viens plus près :

Tu sais bien que l'amour dit tout bas ses secrets... Ta chevelure est comme une eau dorée... Encore !...

Il plonge son visage dans la chevelure de Galatée.

Ta bouche!... donne-moi ta bouche!

GALATÉE, à demi pâmée.

Je t'adore !

L'obscurité est presque complète. A ce moment, Polyphème surgit. Brusquement, comme si quelque bouleversement mystérieux se passait en lui, il s'arrête et, lentement, lentement, il abaisse ses poings.

POLYPHÈME, à part, tordant ses mains.

Quel sentiment étrange arrête ainsi mes bras? J'ai beau vouloir... je sens que je ne pourrai pas. Tant d'amour devant moi!... dérision vivante!...

Il veut encore s'élancer; puis reste comme pétrifié.

Je ne peux pas tuer !... Leur bonheur m'épouvante !.

Vaincu, il recule lentement.

GALATÉE, se dressant à demi.

N'as-tu pas entendu ce bruit dans le buisson?

ACIS, la ramenant à lui, doucement.

Oui, souvent la nuit donne aux feuilles ce frisson.

Bruit de baisers. — Polyphème écoute :

une brusque poussée de fureur le rejette en avant; puis il s'arrête, raidi de souffrance.

POLYPHÈME, à part.

Oh ! ces larges baisers qui tombent goutte à goutte !.

POLYPIIEME 227

GALATÉE

Entends-tu ces pêcheurs qui passent sur la route? Vois-tu, mêlés ainsi dans un même soupir, Cela ne me ferait presque rien de mourir...

Polyphème étouffe un cri de désespoir et brusquement s'enfonce dans la forêt...

GALATÉE, se dressant encore.

N'as-tu pas cette fois vu se mouvoir une ombre?...

ACIS

Non, je n'aperçois rien. ..C'est quelque branche sombre.

GALATÉE, se levant du tertre.

N'importe, j'aime mieux que nous nous séparions.

Doucement.

Va-t'en.

ACIS

Partir déjà?... Quand, aux premiers rayons De la lune, la mer est à peine argentée?

Oui, va-t'en : malgré moi mon âme est agitée. Cette nuit est, vois-tu, si douce que j'ai peur.

Comme un vase trop plein de répandre mon cœur. Va-t'en... Je te verrai demain soir à l'orée Du bois... Adieu!... Je t'aime!

ns s'embrassent.

ACIS

Adieu... mon adorée I

GALATÉE, remontant la scène; de loin.

Prends le sentier qui va de la vigne aux étangs : Mes yeux pourront ainsi te suivre plus longtemps.

Elle reste un moment accoudée à un arbre. — Grand silence. Elle redes»

cend, pensive.

Il est parti... Pourquoi faut-il que l'heure arrive De se quitter ainsi l'âme encor toute vive?... Demain... Demain !... Un jour est si long à finir ! Mais je veux jusqu'à l'aube avec mon souvenir M'endormir sous le ciel les deux mains enlacées, En serrant sur mon cœur mes plus douces pensées.

Elle contemple la nuit.

Comme la terre est douce et le firmament pur 1 Tout un scintillement fait palpiter l'azur.

Elle fait quelque pas, puis semble écouter avec recueillement.

POLYPHÈME 229

Le silence est sonore et ressemble, ô merveille ! Au bruit d'un coquillage appuyé sur l'oreille... Même je suis saisie en entendant ma voix. Tout dort... et seuls des feux de bergers, par endroits, Font au sommet des monts une petite flamme.

Elle demeure un moment rêveuse.

Soudain on entend un grand cri terrible, suivi d'un grand silence.

Oh ! ce cri !... c'est affreux... J'en ai froid jusqu'à l'âme !

Elle court au fond de la scène, éperdue.

Acis!... C'est toi?...

Elle écoute.

Mais non, j'entends sur le chemin Sa chanson... Mon cœur bat à rompre sous ma main.

Respirant.

Alors, c'est sur les monts, là-haut, dans quelque gorge,. Quelque monstre blessé que Polyphème égorge.

Elle écoute un moment encore.

Oui, car tout redevient déjà silencieux...

Rien... plus rien que le bruit des vagues sous les cieux...

Dieux, que le doux sommeil descende sur ma couche !

Elle retire lentement ses voiles, s'asseyant sur sa couchette.

Ah! les baisers d'Acis sont encor sur ma bouche...

Elle s'étend et murmure ces derniers vers comme en songe, en diminuant toujours, pour exhaler le dernier comme un soupir.

Je veux le croire encore auprès de moi... Je veux L'entendre encor parler... tout bas... dans mes cheveux. Et sous la nuit sereine, où s'apaisent les fièvres, M'endormir... l'âmeheureuse... et son nom sur mes lèvres.

Elle s'endort. — La scène reste vide un moment. Soudain de rauques gémissements s'élèvent

POLYPKÈME, appelant.

Lycas!... Lycas!...

n entre, les bras en avant, tâtonnant.

LYCAS, sortant de la grotte.

C'est toi?...

POLYPHÈME

C'est moi, mon enfant... Viens, Approche-toi.

LYCAS

Qu'as-tu?

POLYPHÈME

Prends mes doigts dans les tiens.

POLYPHÈME 231

* LYCAS

Tes mains tremblent... J'ai peur !... Ta démarche chancelle. Oh ! c'est affreux... Du sang sur ta barbe ruisselle ! Réponds-moi... Quels malheurs te sont donc arrivés?

POLYPHÈME

Je ne vois plus.

LYCAS

Aveugle?

POLYPHÈME

Oui, mes yeux sont crevés !

Conduis-moi, mon enfant.

LYCAS

Horreur!... Est-ce possible!...

POLYPHÈME

N'as-tu pas entendu comme un grand cri terrible, Dans la nuit, tout à l'heure?

LYCAS

Oui.

POLYPHÈME

C'était moi.

LYCAS

Grands dieux l

POLYPHEME

Oui, j'ai crevé mes yeux ! Oui, j'ai crevé mes yeux !..

Mes yeux, mes pauvres yeux, si joyeux à l'aurore...

Après ce que j'ai vu, pouvaient-ils voir encore?

J'ai couru dans les champs devant moi comme un fou.

J'allais... J'aurais voulu m'enfoncer dans un trou,

J'aurais voulu sur moi qu'on entassât des pierres 1

Mais je les avais là, tous deux, sous les paupières,

Enlacés et buvant leur amour à pleine âme!...

Oh ! cette vision de caresse et de flamme,

La sentir implacable à mon front s'attacher !...

Comme une robe en feu j'ai voulu l'arracher !

Et maintenant, levant mes prunelles funèbres,

Je suis le malheureux qui tâtonne aux ténèbres...

C'est bien ainsi, d'ailleurs. J'absous la trahison :

Les dieux avec l'amour leur ont donné raison...

Mais livrer en jouet son âme pantelante,

Avoir à chaque fibre une goutte sanglante,

Ne plus garder un coin qui ne souffre en son cœur...

J'ai mieux aimé d'un coup dépasser mon malheur I

Appelant

Lycas 1

polyph£me 233

LYCAS

Oui.

POLYPHÈME

Galatée?

LYCAS

Elle dort.

Que je touche.

Sa robe seulement... Mène-moi vers sa couche.

Il s'avance en chancelant, conduit par Lycas.

Est-ce ici?

LYCAS

Pas encore.

POLYPHEME

Ici?

LYCAS

Non.

POLYPHÈME

Là?

LYCAS

Plus près.

POLYPHÈME, s'arrêtant et relevant la tête.

Ah ! j'ai senti frémir la mer et les forêts : Laisse-moi respirer un peu le vent qui passe; C'est comme la pitié de la nuit sur ma face...

Se baissant.

Elle est là... Je frissonne... et mon cœur se souvient.

LYCAS

J'ai peur... Que vas-tu donc lui faire?

POLYPHÈME

Ne crains rien...

C'est bien elle !... Voici sa couche de feuillage, Ici sont ses bras nus... et voici son visage... Petit oiseau d'amour, ô tout ce que j'aimais 1 Mon rayon de soleil !... disparu pour jamais!... T'en vouloir?... A quoi bon?... Petite âme imprudente, Tu jouais. Tu riais de ma détresse ardente... Tu riais... Tu riras... sans doute, encor demain. Quelques pleurs essuyés du revers de la main, Et ce sera fini... Tu riras... pour lui plaire !... C'est terrible... Et je dis tout cela sans colère. Tout à l'heure un désir effrayant m'a mordu : Fou d'amour et d'horreur, un instant, j'ai voulu.

POLYPHÈME 235

ii, j'ai voulu bondir sur toi comme un sauvage,

t'écraser la tête aux rochers du rivage ! lis un éclair étrange a frappé mes pensers, îs poings levés se sont d'eux-mêmes abaissés

j'ai senti soudain ma fureur et ma rage ever et ruisseler à flots comme un orage, ; laissant à leur place, ayant tout emporté, L'une grande souffrance où naissait la bonté. , dors bien doucement... Ne crains pas ma justice, irs sans comprendre même un peu mon sacrifice, irs...

Il se penche sur le visage de Galatée.

Ton souffle est égal. Je n'ai qu'à me baisser ur sentir sur mon front ton haleine passer. l dirait que ta bouche entr'ouverte murmure...

Il écoute, avec un frisson.

is ! toujours Acis !...

Oh ! l'affreuse torture t toujours là ! J'ai peur !...

Se raidissant.

Soutenez-moi, grands dieux !

L'une dernière fois je baise ses cheveux.

Il baise la chevelure de Galatée, gravement.

Vents de la mer !... Parfum des bois !... Souffles nocturnes !. Petites fleurs dont la rosée emplit les urnes, Grands arbres doucement par la brise agités, Plaines, coteaux, vallons des nymphes habités, Bonne terre et toi, nuit, dont la majesté veille, Protégez à jamais cette enfant qui sommeille...

S'abandonnant peu à peu comme malgré lui.

Qu'elle igner-! le mal par le mal expié : Ayez pour elle, ayez un peu de ma pitié ! Et puisqu'il n'est ici nul regard que je blesse, Puisque nul ne peut voir ma honte et ma faiblesse, Ah ! laissez-moi pleurer un peu comme un enfant.

Il pleure un moment, à genoux, brisé et sanglotant, puis il se redresse lentement.

C'est fini maintenant, ma force est revenue : Je sens en moi descendre une paix inconnue; Mon cœur se calme et rend à présent sous ma main Un beau son grave et fort, comme une urne d'airain.

Touchant Lycas de ses mains tremblantes.

Lycas ! c'est toi... je sens ta douce chevelure... Toi seul as su m'aimer, petite créature : Laisse-moi t'embrasser.

Il l'embrasse. — Ici, musique lointaine et vague jusqu'à la lin.

Tu ne peux pas savoir...

Des yeux d'enfant sont si profonds pour qui sait vcir I Toi seul as su parfois sur ta petite bouche Trouver naïvement la parole qui touche... Aime bien Galatée : elle est ta grande sœur; Aime-la de toute la force de ton cœur ! Obéis-lui, sois doux pour elle... Galatée ! •Oh ! ce nom où la fleur de sa chair est restée... Adieu, jardins feuillus, pleins d'ombre et de soleil, Jardins étincelants de son rire au réveil, Vergers, bois familiers, frais ruisseaux, lits de mousse, Adieu, tout ce qui fait que la terre est si douce... Adieu, ma vie... adieu tout ce qui me fut cher!

LYCAS

Où faut-il te mener, grand ami?

POLYPHÈME

Vers la mer.

Dans la salle aux tiédeurs féminines d'église Où le Mourir des fleurs lentes se subtilise, De larges fleurs berçant dans l'air triste du soir Leurs coupes de velours lourdes de nonchaloir, Éparses dans le sombre en blancheurs indécises Des femmes aux grands airs indolents sont assises, Qu'on dirait d'un pays et d'un temps très lointains. Dos femmes pâles dans des vagues de satins.

Et ces Dames ce sont mes intimes Pensées

En silence par les fleurs larges encensées,

Et qui, de leurs beaux }^eux qu'éclaire à son reflet

Le rêve intérieur sous leurs longs cils voilé,

Regardent sur le parc au faste séculaire

S'effeuiller en lys bleus l'heure crépusculaire.

Immobiles, les mains vagues, le col penchant,

Elles rêvent, le cœur vers le soleil couchant

Qui, s'épuisant encore en caresses subtiles,

Traîne un rayon mourant dans leurs yeux immobiles

Et dtmble à leurs pâleurs fragiles prodiguer

La câline douceur d'un adieu fatigué.

Or de ces Dames, l'une a nom Mélancolie,

L'autre Amertume, l'autre Espérance-Abolie,

Puis encor Souvenir, Exil, Renoncement,

Volupté, Lassitude et Découragement.

A leur souffle si faible, à leur mourante haleine

Le miroir le plus pur se ternirait à peine,

Et si fluides sous leurs longs cheveux flottants,

Et telles, on dirait, les filles de l'Étang,

De l'Étang qui reflète en son cœur monotrne

Les somptuosités tristes des soirs d'automne.

La plus fière, rigide en ses brocarts lamés,

A nom Indifféence et ses yeux sont fermés !

L'ombre à flots vaporeux baigne les troncs des arbres, Les eaux, les jardins bleus où s'érigent les marbres;

Et les roses dans les grands vases florentins Versent un lourd vertige aux horizons lointains. Mais de l'Occident riche où la lumière sombre Ce qui s'exhale est triste à l'infini dans l'ombre; Et les femmes penchant leur peine sur les fleurs Dans l'âme des parfums respirent leurs douleurs Et sentant dans leur cœur opprimé par la terre Descendre comme un grand désespoir solitaire... C'est dans la salle triste et dans le soir navré Un long sanglot montant comme un Miserere.

Or, voici s'élever, là-bas, vers la rivière La sonore chanson des bonnes Lavandières Qui reviennent, parmi des rires ingénus, Saines, le baiser frais des eaux à leurs bras nus, Contentes du labeur utile des Journées Et soumises dans leur simplesse aux Destinées. Leur chant robuste verse, en larges accords purs, Un flot vivant de joie et d'aise aux champs obscurs; Et rien qu'en l'entendant, là-bas, les mornes femmes Sous le satin splendide ont eu froid dans leurs âmes Et, le cœur traversé du grand frisson humain, Ont crié vers la vie, en meurtrissant leur sein.

En une chambre close où le jour flotte à peine,

Où le silence règne en vainqueur.

Un grand violon sombre et tendre dont le cœur Vibre encor de l'écho d'une ancienne peine,

Une coupe en cristal d'eau pure à demi-pleine Où baigne, solitaire et suave, une fleur, Une rose de chair, d'idéale couleur, F.t qui fait défaillir un ciel à son haleine,

Puis une robe éparse et des gants assouplis,

Où l'on voit vivre encore une main dans les plis,

Jetés sur des feuillets griffés de mots de flamme.

Par le vitrail ouvert au vent d'automne, un jour, Quelque chose s'enfuit, fait de langueur d'amour, De musique fanée et de douceurs de femme...

Et ce je ne sais quoi d'ailé, c'était mon âme.

POÈMES INACHEVES 247'

0 lèvres qui donnez le baiser — ô dictame D'une chair ciselée en corolle de fleur, O lèvres qui priez, vibrantes de douleur, Rives où vient mourir

O lèvres qui aimez — pourpre — vin d'or et flamme, Urne ardente où le cœur boit à même le cœur. O lèvres de la mère, où rayonne, vainqueur, L'orgueil vivant jailli du ventre de la femme.

iLinéament fluide où tient l'immense Amour

Et d'où monte et s'épanche en lumière alentour

Cette fragilité divine de sourire.

O lèvres de silence aux plis mystérieux

tristes comme des yeux

Où l'ombre d'une peine anijélique se mire.

Tristes, leurs grands yeux doux remplis de crépuscule, Mes Désirs sont couchés sur le sable qui brûle.

Mes Désirs épuisés comme des bêtes mornes Se sont couchés, sentant dans le soir vert fiévreux La mort comme un chacal rôder alentour d'eux. O la tristesse des solitudes sans bornes !

Ils vont mourir, et, comme il arrive aux mourants, Ils songent dans un rêve à tes douceurs passées,

A tes jupons chargés de souffles odorants.

Ils songent, et leur soif d'amour est plus profonde Que le grand ciel qui s'ouvre au-dessus d'eux.

La nuit est descendue : il est temps de mourir.

Voici dans l'air ému de limpides frissons

Voler le chœur poignant des anciennes chansons.

0 cœur, ô cœur plus grand que la mer pour souffrir I

On dirait que dans l'ombre ils t'ont priée, écoute... Le vent souffle sur les sables... la nuit est noire... O toi, souffrance exquise et mortelle langueur, Dis, ne viendras-tu pas pour leur verser à boire Dans tes yeux ruisselants l'eau vive de ton cœur?

J'ai rêvé cette nuit que mon cœur était mort. Deux cierges le veillaient, purs dans l'air solitaire... Et c'était comme au fond d'un très vieux monastère Dans un pays de neige et de cygnes du Nord.

Or, à chaque heure qui sonnait dans les ténèbres, Il sortait de mon cœur une goutte de sang, Et chaque goutte au front du ciel noir se fixant Y marquait ton nom rouge en étoiles funèbres...

Une porte glissa dans le mur et, sans bruit, Tu t'avanças, flottante en ta robe lamée, Orgueilleuse, tes bras pleins d'anneaux, parfumée, Et ta gorge vivante offerte comme un fruit.

Devant toi les flambeaux abdiquèrent, livides, Et seuls, et ruisselants parmi l'obscurité, Tes beaux yeux de vertige et de fatalité, Tes beaux yeux éclataient, fidèles et splendides.

Et mon cœur trépassé d'un long frémissement S'émut, comme un Lazare écartant son drap roide..~ Une cloche tinta parmi l'aurore froide, Et mon cœur se remit à battre doucement.

Et maintenant parmi de royales pelouses

Mon cœur vivait, épanoui sur un rosier;

Tu passais, lente et belle, et d'un air princier

Tes doigts cueillaient la fleur pour tes lèvres jalouses,.

Et la rose [ ] à son tour

Frissonnait sous tes doigts magiques vers la vie; Et ployant doucement sa corolle ravie Baisait ta bouche avec ses pétales d'amour.

Je rêve d'une île ancienne, D'une île grecque au nom d'or pur, Ouverte — rose — sur l'azur De quelque mer Ionienne,

Je la vois se mirer dans l'eau, Touffe de verdure embaumée Avec sa ville parsemée, Toute blanche au flanc du coteau.

Je vois des portiques de marbres Surgir dans le soleil levant, Les oliviers frémir au vent Et les abeilles dans les arbres.

Les Vierges s'en vont à pas lents, Traînant par les prés d'asphodèles Des robes que leur corps modèle, Aux grands plis légers et flottants,

Le ciel est doux; au loin palpite L'hymne divin de la couleur; Un enfant, beau comme une fleur, Chante l'âme de Théocrite.

Des vaisseaux passent au lointain, Venant d'Ophir ou de Golconde; Vénus tord sa nudité blonde Dans le sourire du matin.

Je rêve d'une île ancienne, D'une île grecque au nom d'or pur, Ouverte — rose — sur l'azur De quelque mer Ionienne.

Heureuse à la lumière exquise, Mon âme est celle des bergers Dont les chevreaux broutent, légers, Parmi le thym et le cytise...

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