‹ uvres de Albert SamainChapitre 3 sur 12 · LE PETIT FAUNE AUX YEUX BLEUS · texte numérisé non relu

LE PETIT FAUNE AUX YEUX BLEUS

C'était un petit faune né, dans les bois de Mycalèse battue par les vents, du commerce d'un segipan et d'une mortelle. Des particularités, légères encore, dénonçaient la double essence qu'il portait en lui. Il n'avait point la force tumultueuse et violente des dieux des forêts, mais ses membres délicats étaient plus dégagés de la gaine animale; un poil moins rude et moins touffu couvrait ses cuisses; ses oreilles aiguës, ses narines fines frémissaient continuellement aux choses; il avait des gestes jolis; quand il souriait, ses joues se creusaient légèrement, et l'ingénuité de son visage était alors ravissante; mais ce

qui excitait délicieusement la surprise, c'étaient des grands yeux de couleur céruléenne, bleus comme le ciel et la mer, et qui promenaient lentement autour d'eux des regards étonnés, doux et lointains, comme les rayons de la première étoile qui brille à l'orient, quand le soleil n'est pas encore couché.

Élevé par les nymphes des bois sacrés qui lui donnèrent le doux nom d'Hyalis, il ne se mêla point aux jeunes chèvre-pieds de son âge. Leurs ébats turbulents lui déplaisaient, et il préférait être seul; alors il inventait des plaisirs plus conformes à sa nature, et laissait errer parmi les plantes et les bêtes ses curiosités vagabondes. Déjà d'obscurs pressentiments s'éveillaient en lui, et devant ces visages solennels du monde, — la Nuit, la Solitude ou le Silence, — un émoi vague le saisissait, et une petite âme indécise montait dans l'eau pâle de ses yeux.

Sans cesse, il variait ses jeux : tantôt, couché à plat ventre dans l'herbe des clairières,

il s'amusait à voir les petits insectes sortir de terre, courir très vite, monter et descendre au long des brins frêles, s'aventurer dans le calice d'une fleur, se suspendre au bout d'un fil invisible; tantôt penché sur une rivière aux claires ondes, il contemplait le manège indolent ou brusque des poissons vite effarés; tantôt, ayant capturé quelque beau papillon, il le posait sur le dos de sa main, et regardait avec ravissement les grandes ailes précieuses palpiter lentement au soleil, ou bien, choisissant quelque coquillage profond et contourné, il l'appuyait contre son oreille, et des heures entières, un vague sourire aux lèvres, il écoutait au fond de la nacre enchantée bruire la mer éternelle.

D'autres fois, avide de mouvement, il s'élançait et tout le jour se fatiguait en courses folles à travers les bois et les vallées. Sa plus grande joie était de rencontrer le centaure Capanède; car celui-ci, séduit par sa gentillesse, lui proposait toujours de l'emmener

avec lui. Brusquement il l'enlevait de terre, et d'un seul coup l'installait sur sa large croupe; alors, nouant ses petits bras au torse puissant du dieu, Hyalis se laissait emporter; c'étaient de longs galops torrentueux à tra- \ vers les plaines et la montagne; un vent rude frappait son visage; les arbres du paysage semblaient courir avec lui; le quadruple bruit des sabots retentissait sur la terre sonore; un léger effroi suspendait son cœur, et quand tout à coup la course s'arrêtait, il battait des mains et riait aux éclats, les yeux brillants, les joues éclatantes, tout le sang ivre d'espace et de rapidité... Mais le plus souvent un attrait mystérieux le ramenait vers les rivages de la mer. En sortant des forêts ténébreuses ou des vallées profondes, l'immense horizon tout à coup découvert l'envahissait d'une inexprimable allégresse; tant d'espace entrait dans ses yeux que son âme lui en semblait comme élargie; il buvait avidement l'air chargé de sel; et, piaffant des sabots

comme un jeune étalon, il entrait, en frémissant, dans les vagues !

Un soir qu'il s'était ainsi attardé sur la grève, il vit des sirènes. C'était par une nuit de plein été tiède et crépusculaire. Du large un chant s'éleva, étrange, irrésistible et triste. L'air devint étouffant et lourd comme si, dans l'ombre, il pleuvait des roses; les vagues s'allongèrent silencieuses sur le sable: un grand frisson passa, et toute la mer sembla mourir!...

Les sirènes s'approchaient; elles s'avancèrent jusqu'à la côte, et Hyalis vit de tout près leurs visages. Surnaturellement belles et pâles, elles souriaient, la face renversée dans leurs cheveux. La douceur de les voir passait tout ce qu'il avait ressenti au monde !.. Lentement avec la nuit elles se retirèrent; leur chant s'affaiblit, flotta longtemps encore dans la brise, s'éteignit... Et Hyalis ne devait plus jamais les oublier.

Il grandit et les forces secrètes de l'âge le rapprochèrent des nymphes qui peuplaient les bois d'alentour. Sous l'aiguillon de l'antique désir, il s'émut des toisons rousses qui luisaient derrière les arbres, poursuivit les dryades qui riaient dans les feuilles, guetta les grasses naïades vautrées dans la terre molle autour des étangs et qui disparaissaient soudain dans un long cliquetis de roseaux entre-choqués...

Fidèle à son origine, il apporta d'abord à ces jeux une fougue passionnée; il connut les faciles étreintes, le mélange ardent des corps, les chairs foulées comme le raisin d'automne dans les cuves; mais, en de tels transports,

le sang qu'il tenait de son père était seul satisfait, et il traînait à travers ces rapides plaisirs une âme inquiète et mal rassasiée.

Pourtant les nymphes lui étaient accueillantes, et plus d'une, le soir, rôdait vers lui. Mylitta était celle qu'il recherchait de préférence. Il aimait son rire clair comme le bruit des fontaines, et sa grâce légère de jeune faon. Souvent il lui apportait des coquillages, des plumes d'oiseaux rares, des fleurs cueillies tout en haut des montagnes, des rayons de miel doré, et, dans l'herbe odorante et chaude des après-midi, il goûtait avidement le plaisir de son corps. Mais Mylitta différait trop peu de ses sœurs. Rieuse et brûlante, elle s'abandonnait à tous. Hyalis voulut le lui reprocher, mais il sentit aussitôt qu'elle ne le comprenait point, et il cessa de se plaire avec elle.

En même temps un secret dégoût lui venait de ses jouissances; leur monotonie pesait à son cœur, et, vaguement anxieux, il impolrait une caresse inconnue. Alors, parfois, il.

lui arrivait en chemin d'attirer brusquement à lui quelque rose lourde, quelque lis violent, et d'y écraser éperdument sa bouche; ou bien il s'en allait vers la mer, et, de loin, dans le vent nocturne, il respirait les sirènes...

Et il soutirait ainsi mystérieusement; car ses lèvres étaient solitaires.

Souvent il allait converser avec le sage Glaucos, le vieux porcher du fermier Lycophron; il préférait ces graves entretiens aux bruyantes gaietés des satyres. Glaucos, qui possédait autrefois de grands biens dans la superbe Sidon, avait été pris par des pirates au cours d'un de ses longs voyages, et rien ne lui restait de ses anciennes richesses.

A travers ces fortunes diverses, il s'était mieux connu; chargé de jours, il amassait la sagesse, et les paroles inspirées coulaient comme une huile onctueuse sur sa barbe vénérable. Souvent il disait à Hyalis :

— 0 mon fils, j'ai beaucoup vécu, et j'ai appris que la première loi du monde est la

conformité des êtres à leur destinée. Souvent je pense à toi; l'âme qui regarde par tes yeux n'est point celle d'un faune, et je crains qu'il ne t'en arrive malheur.

— Et vous, Glaucos, êtes-vous heureux?

demandait Hyalis.

— Je le suis.

— Pourtant étiez-vous né pour être le porcher du grossier Lycophron?

— 0 Hyalis, tu ne peux comprendre encore. Certes, je fus autrefois riche et puissant, mais, avant tout, j'étais né pour être libre dans ma pensée et dans mon cœur, et jamais je ne le fus davantage que dans cette humble condition, où, de l'aube au couchant, je m'appartiens tout entier.

Glaucos excellait aussi à raconter l'histoire des dieux et des héros, et le petit faune ne se lassait point de l'entendre. Sans cesse il lui redemandait les mêmes récits.

Le vieillard disait la naissance d'Apollon dans Délos la pierreuse; les larcins plaisants

du fils de Maïa; la descente d'Aristée chez les Océanides dans les grottes merveilleuses de corail et d'émeraude; les courses d'Io à travers l'Asie; Cypris couronnée de violettes et portée sur une écume d'or, et les grands Dioscures, à qui l'on sacrifie des agneaux blancs du haut de la poupe, Castor, dompteur de coursiers, et l'irréprochable Pollux, et leur sœur, la divine Hélène.

Il disait aussi la terre généreuse, dispensatrice des douces richesses, l'Océan, père des choses, le retour des saisons, les arbres féconds ■en fruits, les champs, les moissons, les troupeaux, les travaux du fer et du bois, et les belles cités qu'emplit le murmure des hommes.

Hyalis ne comprenait qu'imparfaitement les paroles du vieillard. Assis à terre à ses pieds, il l'interrogeait, lui faisait de timides questions; Glaucos répondait complaisamment; les récits s'enchaînaient aux récits; et souvent la lune découpait leurs ombres immobiles sur l'herbe des prairies silencieuses.

Mille pensées confuses s'éveillaient ainsi dans l'esprit du faune, et une pâle conscience se levait dans son âme, comme le premier rayon de l'aube qui court sur la cime argentée des vagues.

A mesure qu'il grandissait, un instinct plus impérieux le poussait vers les habitations liumaines. Dès l'aurore, il sortait de l'épaisseur des bois, et s'en allait vers les campagnes, où, de métairie en métairie, se répondaient les coqs sonores. A pas lents il errait à travers les cultures qui paraient la terre de régulières couleurs; longeant les champs de maïs, de seigle, d'avoine, il assistait de loin aux travaux des hommes.

Parfois, glissant jusqu'aux limites des villages, il s'approchait de la demeure du forgeron toujours retentissante du bruit des marteaux sur l'enclume; il aimait surtout à voir ferrer les chevaux; sur le sabot haut levé, qu'il taillait d'abord à coups de ciseau, l'ouvrier aux bras nus appliquait avec des

tenailles le fer rougi au feu; une acre vapeur de corne brûlée se répandait dans l'air, et le cheval inquiet tournait la tête.

D'autres fois il s'arrêtait de loin devant l'atelier du potier, et ses yeux ne pouvaient se détacher de la roue rapide où l'artisan formait à son gré de l'argile informe et docile des vases harmonieux.

Mais rien n'égalait son émotion quand il pénétrait dans les temples. Ceux qui étaient consacrés aux Olympiens, à Apollon, à Diane, à Neptune, l'impressionnaient surtout. La majesté des proportions, la noblesse despierres, le silence sacré des lieux, tout l'envahissait d'admiration; et quand, s'avançant jusqu'au fond du sanctuaire désert, où flottait encore après les sacrifices l'odeur des parfums brûlés, il apercevait, dressée dans la pénombre, la haute image de l'Immortel, avec son visage de marbre et ses yeux de pierres précieuses, la stupeur frappait ses membres; sa poitrine haletait, et il sentait

avec un trouble magnifique descendre dans son âme l'âme supérieure des Grands Dieux. Ces jours-là, à l'heure où l'ombre des arbres s'allonge, et où le soleil couchant invite les laboureurs à délier les bœufs, il restait longtemps, assis sur une borne, à voir les lumières s'allumer dans la vallée, et c'était avec une indicible mélancolie qu'il regagnait les forêts pleines de ténèbres. La nuit, il évitait les clairières où s'ébattaient les chœurs des chèvre-pieds et des satyres, et il passait vite devant les grottes obscures, d'où s'échappaient des rires lascifs; parfois quelque dryade, qu'excitait l'étrangeté fameuse de ses yeux d'azur, saisissait son bras au passage, l'attirait vers elle. Pendant un instant les souffles de la nuit, l'haleine acre de la lourde chevelure qui l'inondait, et aussi les conseils obscurs du sang, le faisaient s'arrêter; puis brusquement il repoussait la dryade, et, comme pris de honte, il courait laver à la fontaine voisine l'empreinte encore brûlante de ses

doigts sur son bras. Alors quittant les marécages impurs et les tièdes bas-fonds, il gagnait la montagne et s'avançait jusqu'à la pointe extrême du promontoire, qui dominait au loin les flots.

Là, s'étendant dans l'herbe froide de rosée, il renversait la tête- La nuit était auguste sur les hauteurs. Tout autour de lui la voûte sombre du firmament s'arrondissait; en bas, sur la plage sablonneuse, la mer amenait et ramenait ses vagues avec un murmure puissant et monotone; au-dessus de sa tête les étoiles innombrables scintillaient, suspendues et comme prêtes à tomber dans ses yeux. L'âme de la terre maternelle et des cieux divins se confondait en lui; une extase magnanime gonflait son sein, et il vivait ainsi des heures inexprimables, silencieux, immobile et enivré 1

Vers cette époque, dans la saison heureuse où la terre est lourde de feuilles et de fleurs, errant un soir à travers un bois de sycomores qui entourait le temple de Latone, il aperçut derrière la haie fleurie d'un riant jardin Nyza la blanche, la fille chérie de Xylaos, le vénérable prêtre d'Apollon.

Debout près d'une vasque de marbre écaillée et verdissante, elle jetait du pain à ses colombes; les oiseaux familiers volaient autour d'elle, cherchaient les miettes jusque sous ses pieds, se posaient sur sa main, sur son épaule, et Nyza s'avançait ainsi, un vague sourire aux lèvres, dans une douce palpitation d'ailes blanches.

Hyalis s'était arrêté brusquement, saisi

par la merveille d'une beauté qu'il n'avait point soupçonnée encore. Nyza était vêtue d'une longue tunique safran pâle qui, soulevée à peine au double renflement de ses jeunes seins, tombait à plis droits sur ses pieds chaussés de sandales bleues. Ses cheveux blonds comme l'avoine mûrissante, pressés sur son front d'une bandelette d'argent, coulaient en ondes égales au long de ses joues minces et se relevaient par derrière en un chignon haut dressé. Tout en elle était svelte et mélodieux. Sa tête petite se balançait sur un long col flexible. Une grâce légère et subtile comme un parfum était répandue dans tous ses mouvements; dans la façon d'abaisser lentement les paupières, il y avait une pudeur sacrée, et son sourire était suave comme une rose.

Après avoir erré quelque temps dans le jardin, et rafraîchi d'une eau pure ses fleurs languissantes, elle rentra lentement dans la maison.

Quand elle eut disparu, Hyalis eut l'impression que le jour perdait subitement tout son éclat, et il demeura longtemps à la même place, le cœur étouffé jusqu'à la tristesse sous une sensation trop douce.

Le lendemain et les jours suivants, il revint vers le jardin de Xylaos, et, caché dans un buisson voisin, il épia la présence de Nyza.

Presque chaque jour il parvint à la voir; tantôt assise près d'une corbeille pleine de laines de Milet aux éclatantes couleurs, elle brodait de riches tissus; tantôt elle pétrissait Les gâteaux sacrés qu'elle parfumait du suc rouge des baies de myrte; tantôt elle étendait sur l'herbe fine les linges éblouissants lavés à la rivière par les servantes. D'autres jours, — et ce spectacle surtout ravissait Hyalis, — penchée vers la petite Callidice, la fille d'Agathoclès, le riche fermier voisin, elle lui enseignait les hymnes et les danses sacrées. Tenant l'enfant par les mains, elle lui faisait lever et abaisser les bras en cadence, et décomposait

l'entrelacement compliqué des pas. Callidice, inhabile encore, l'imitait. Ensemble elles tournaient, d'abord lentement, puis plus vite; le vent soulevait leurs tuniques légères derrière elles, et découvrait leurs pieds emmêlés. Souvent Callidice, trahissant la mesure, s'arrêtait trop tard ou faisait un faux pas; alors un double rire emplissait le jardin de son éclat sonore.

Hyalis ne se rassasiait point de ces gracieux tableaux, et il maudissait souvent les passants dont l'approche soudaine le forçait à fuir.

D'abord il voulut garder en lui-même le secret de ses sentiments; mais il ne tarda pas à se trahir par d'inconscients aveux; ses brusques rougeurs, ses yeux légèrement égarés, son excessive sauvagerie, ses allures insolites ne révélaient que trop la confusion de son âme, et il répandait son cœur autour de lui, comme un enfant qui porte un vase trop plein.

D'ailleurs, une force secrète le poussait à parler, et il ne put s'empêcher de confier son trouble au sage Glaucos.

— 0 mon fils, lui dit le vieillard, j'ai connu, moi aussi, la fièvre qui t'agite, et les femmes de Sidon ont reçu de moi de riches présents. Rien n'échappe sur la terre au pouvoir d'Eros, et ses traits les plus cruels sont ceux qu'il plante dans les cœurs magnanimes. Certes, je te vois sur une route pleine de dangers. Ah ! que ne te complais-tu parmi les nymphes ! Jadis tu me parlais de Mylitta, maintenant jamais plus son nom ne revient dans tes discours.

Et comme Hyalis ne répondait point, les yeux fixés au sol :

— Ah ! je le vois, fit Glaucos en secouant la tête, tu les méprises à présent. Ingrat enfant, quelle mortelle te donnera plus de joie, et se montrera aussi complaisante à tes désirs? Mais il faut que ta destinée s'accomplisse; tu as vu la fille de Xylaos, et c'est

par l'amour que tu monteras à la douleur.

La voix du vieillard avait un tremblement solennel en prononçant ces dernières paroles; et prenant la tête d'Hyalis entre ses mains il fit descendre en lui un regard long et pénétrant, et gravement posa ses lèvres sur son front.

A présent Hyalis sentait chaque jour des sentiments inexplicables s'éveiller en lui; une conscience de lui-même lui venait; au lieu d'appartenir tout entier aux impressions mobiles et changeantes des choses, il tissait entre le monde et lui les fils multiples de sa propre pensée toujours occupée de Nyza, et il vivait au centre de lui-même, comme la chenille fileuse clans sa coque dorée.

Quand il pensait secrètement à elle, une langueur coulait dans ses membres, pénétrait ses os; son âme était heureuse, et ses lèvres spontanément souriaient, comme une fleur s'ouvre.

L'onde unie des mares l'attirait; sans cesse

il éprouvait le besoin d'y refléter son visage; mais en même temps sa propre image, fidèlement renvoyée, lui causait un malaise indéfinissable; brusquement il se reculait, et d'un rameau violemment agité, il troublait jusqu'au fond l'eau mystérieuse.

Au risque de se faire découvrir, il multipliait les occasions de revoir le jardin de Nyza; même en son absence, la vue des lieux où elle passait sa vie lui était douce.

Un soir qu'il s'était ainsi aventuré, il fut tout étonné de la trouver encore là. Debout entre les colonnes du portique, elle regardait la lune rose se lever au fond des vergers. Son père vénérable était assis près d'elle sur le banc de marbre héréditaire, et respirait la fraîcheur du crépuscule, la joue appuyée sur sa main.

Tous deux étaient silencieux, et l'on n'entendait d'autre bruit que le filet murmurant de la vasque et le cri intermittent d'un oiseau.. Longtemps ils demeurèrent ainsi; les ténèbres

avaient noyé le jardin, et les choses prenaient autour d'eux la solennité de l'ombre.

Quand la lune, arrivée au tiers de la course, baigna tout l'horizon de sa molle clarté, doucement, sans effort, comme une barque qui s'éloigne de la rive, Nyza se mit à chanter. D'abord sa voix trembla, incertaine et frêle, comme si elle allait se briser, puis peu à peu elle se déroula en ondes plus amples pour s'élancer enfin, vibrante et pure, dans le silence étonné de la nuit.

Hyalis, fasciné, contemplait la vierge. Un rayon bleu descendait sur elle, et suivait son profil d'une ligne lumineuse; ses bras et son cou semblaient de marbre; dans son visage immobile ses lèvres seules frémissaient; et ses yeux, levés au ciel, nageaient comme dans une extase d'argent. Elle descendit le degré du seuil, s'avança, fit quelques pas dans le jardin.

Hyalis entendait le bruit imperceptible des petits graviers que sa tunique entraînait

au passage, et chaque tintement des bracelets qui jouaient à ses poignets résonnait dans son propre cœur.

Engourdi de bonheur, il ne songeait plus à rien. Tout à coup, Nyza, qui gagnait le fond de l'enclos, aperçut, nettement découpée sur le sol, l'ombre aiguë de ses cornes; en même temps elle vit deux yeux briller dans l'ombre, et, saisie d'épouvante, elle poussa un grand cri et s'enfuit vers la maison...

Hyalis s'en revint, désespéré.

Il comprenait maintenant qu'un abîme le séparait de la fille de Xylaos; toute la nuit, il erra à travers les halliers. Des mains, dans l'ombre, déchiraient son cœur, et les paroles de Glaucos, éclairées d'une étrange lumière, remontaient dans sa mémoire.

Il cherchait à arracher de son âme la pensée qui l'obsédait, mais ses efforts étaient vains, et d'elles-mêmes ses idées retournaient à la souffrance.

Il nourrissait maintenant son chagrin du

meilleur de lui-même, s' exilant de préférence dans les lieux les plus sauvages. Là, des heures entières, avec un accent suppliant, il appelait « Nyza ! Nyza ! » Sa voix, plus sonore dans la solitude, semblait multiplier son désespoir, et cette illusion dans sa détresse n'était pas sans charme. Un agneau abandonné, qu'il avait recueilli et qu'il aimait tendrement, l'accompagnait toujours dans ses courses; sa présence animée et légère, - — car il s'écartait sans cesse et revenait en courant, — la grâce familière avec laquelle il se dressait vers sa main, ses menus ébats détournaient un instant Hyalis de sa tristesse; parfois, quand son cœur débordait de peine, il le prenait dans ses bras, le serrait contre sa poitrine, pressait sur sa bouche la petite tête frisée aux yeux doux; et il se sentait un instant consolé.

Un jour qu'étendu dans les bruyères roussies il regardait au loin la mer sombre brûler au soleil, Ydragone, la magicienne, le toucha à l'épaule. Ydragone était fameuse entre les pythonisses. Elle pouvait par ses philtres détourner le cours des astres, faire émigrer l'âme des métaux; et ses enchantements commandaient aux ombres.

— Que fais-tu là? lui dit-elle.

— Ne le sais-tu point, toi qui connais toutes choses?

— Certes, je le sais; mais Nyza,, la fdle do Xylaos, ne s'en doute guère.

— Oh ! écoute, s'écria-t-il, et, par pitié, explique-moi ce que j'éprouve; c'est comme

un désir de ne plus sentir, de ne plus voir, de ne plus penser, de ne plus être moi-même enfin. Réponds, ne serait-ce pas là ce que les hommes appellent la mort? 0 Ydragone, ne pourrais-tu me procurer la mort?

Et il leva vers elle une face lamentable où ses yeux enfoncés brûlaient comme des charbons.

— En vérité, fit-elle, ce que tu demandes est impossible, car tu n'ignores point que le sang de l'^ZEgipan coule dans tes veines, et que c'est le sang immortel d'un dieu.

— Pourtant tes philtres sont si puissants ! murmura le faune d'une voix suppliante.

— Écoute, ta douleur m'a émue, et je veux bien tenter sur toi l'effet de mes enchantements. Auparavant, il faut t'engager à m'apporter quelque chose à quoi tu sois attaché, tiens, cet agneau, par exemple.

Hyaîis tressaillit, la petite bête léchait doucement ses doigts.

— Je te l'apporterai, dit-il.

— En outre, sache que, pour attaquer ton ■essence divine, je serai obligée d'employer des poisons terribles. 0 Hyalis, tu souffriras horriblement !

— Qu'importe ! Je serai chez toi cette nuit.

L'antre de la magicienne était situé au cœur de la montagne.

Tout au fond d'un cirque de roches aux formes monstrueuses, des arbres vénéneux réfléchissaient dans une eau lourde et plate des ombres qu'on eût dites éternelles. Des vipères se tordaient dans l'herbe noire, grouillaient en nœuds, et des bêtes hideuses sortaient lentement de la mare et clapotaient dans la vase avec un bruit sec d'écaillés, en agitant des pattes multiples et velues. Une odeur de pourriture traînait dans l'air, et la flamme de la torche haletait.

Au milieu de la nuit, Hyalis s'avança. Son visage était livide, mais ses yeux résolus brillaient d'un éclat insolite.

Comme il allait franchir le seuil de la grotte, un grand oiseau chauve à face humaine, au ventre gras et rose, secoua deux ailes lourdes et poussiéreuses, et l'appela trois fois par son nom.

La pâleur d'Hyalis devint effrayante, et il s'arrêta, frissonnant, mais Ydragone apparut, et il n'osa point reculer.

— Tu vois, lui dit-elle, en lui montrant une cuve d'où sortaient d'épaisses fumées, j'achève de préparer ton philtre. As-tu pensé à ce que je t'ai demandé? .

Hyalis, sans répondre, tendit l'agneau.

La magicienne le prit, l' étendit sur une pierre, la tête pendante au-dessus de la cuve, et saisit un large couteau. L'agneau bêla doucement, et Hyalis ferma les yeux.

Bientôt une étrange vapeur se répandit, et la grotte tout entière devint rouge, du rouge magnifique et terrible du sang.

— ■ Tiens, dit Ydragone, en s'avançant vers le faune, et elle lui présenta une coupe où fumait un liquide noirâtre. Or, ajouta- t-elle,

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