‹ uvres de Albert SamainChapitre 4 sur 12 · BIBLIOTHECA · texte numérisé non relu

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Cftaviensis

écoute-moi bien et fixe mes paroles en ton esprit. Quand la lune prochaine aura à son tour accompli sa carrière, le même jour, à la même heure qu'aujourd'hui, tu mourras. Bois.

Et Hyalis prit la coupe et la vida.

Mais aussitôt il tomba à la renverse, en poussant un cri effrayant.

Il lui semblait que du feu venait de se répandre en lui, coulait dans ses veines, mordait ses fibres, attaquait ses os. Ses membres se contractaient, se tordaient, comme des brindilles sèches dans la flamme. Il se roulait à terre, s' arrachant avec les ongles des lambeaux de chair et des touffes de poils; et sa souffrance paraissait si atroce qu'Ydragone elle-même en pâlissait.

Brusquement, il se roidit, demeura immobile; alors la magicienne lui versa quelques gouttes subtiles.

Il rouvrit les yeux, respira longuement, s: leva...

Comme un bois à l'aube où les oiseaux

réveillés font entendre tous à la fois mille cris joyeux, son âme frémissait en tous sens, agitée de sentiments confus.

Il fit quelques pas en tâtonnant; ses mains rencontrèrent la dépouille de l'agneau, et il porta vivement à ses lèvres la laine tiède et bouclée. Alors une sensation étrange monta du fond de son être, comme une lame irrésistible qui vient du large et court se briser sur le rivage. Sa poitrine se gonfla coup sur coup de soupirs saccadés, et soudain, de ses yeux brûlés, une eau mystérieuse jaillit, tomba à larges gouttes sur son chagrin, comme une pluie rafraîchissante sur l'herbe fanée des prairies; et, plein d'un étonnement délicieux, il murmura :

— Les dieux ne connaissent pas la douceur de pleurer.

A partir de ce jour, son existence se modifia singulièrement. La pensée qu'il ne porterait plus longtemps ses peines en atténua sensiblement l'acuité.

Comme un homme placé sur le bord d'un

fleuve en admire mieux le cours majestueux que celui qui nage au milieu du courant, ainsi Hyalis, moins étroitement lié à la vie obscure des eaux et des bois, embrassait avec plus d'ampleur l'ordre et les lois du vaste univers, et tirait de sa contemplation des impressions plus profondes.

A présent, le rythme éternel du monde, le cours silencieux des astres, la mer mobile et infinie, les feux argentés de la nuit succédant à l'éclat du jour, la beauté partout éparse dans les êtres, depuis le hennissement des étalons cabrés jusqu'au vol effilé des hirondelles, tout l'emplissait d'un ravissement confus.

En outre, le poison d'Ydragone, poursuivant sa marche sûre, attaquait sourdement ses forces; et son âme, moins nourrie des énergies du sang, s'inclinait avec une sympathie secrète vers les formes de la vie où il percevait un déclin. L'agonie d'un lent crépuscule, la fatigue d'une fleur qui se penchait entre ses doigts propageait sur sa sensibilité plus fine

des frémissements exquis, et il approfondissait chaque jour avec un charme plus nuancé le mystère émouvant de vivre.

Comme il regardait de loin, un soir, un cortège de funérailles, la pâleur des femmes sous leurs longs voiles, l'éclat douloureux de leurs yeux, la lenteur morne des chants funèbres le prirent soudain d'une étreinte si doucement poignante qu'elle ressemblait à une volupté; et il se dit, pensif :

— Les dieux ne connaissent point la beauté de la mort.

Cependant, plus que jamais, il songeait à la fille de Xylaos, mais ses sentiments à cet égard s'étaient aussi transformés. La pensée que c'était à cause d'elle tpi'il allait perdre la lumière et qu'il faisait ainsi le don même de son être illuminait en lui des profondeurs; et, par là, le regret de quitter la terre et la joie de souffrir pour Nyza formaient en son cœur un mélange d'une saveur triste et passionnée, où il goûtait d'inexprimables douceurs.

Cependant la lune nouvelle était sur le point d'achever sa carrière, et le terme assigné par la magicienne était arrivé.

Comme un homme qui part pour un long voyage rassemble ce qu'il doit emporter, Hyalis passa la journée à évoquer dans sa mémoire les heures les plus chères; il se souvenait de ses jeux puérils, des entretiens avec Glaucos, des dryades, des grands bois et de la mer; et des détails insignifiants, remontant brusquement dans sa mémoire, le touchaient plus que tout le reste. Il regarda le dernier soir tomber sur le jardin de Xylaos, sur le verger que bordait un rideau de peupliers à la cime d'argent, sur la vasque écaillée et

verdissante où les colombes se posaient pour s'envoler ensuite sur le toit, sur les allées de sable fin où s'imprimaient légèrement les pas légers de Nyza.

Peu à peu les choses s'effacèrent, les derniers bruits du jour se firent plus espacés... la nuit était venue.

Là-bas la maison dressait sa façade pâle et ses colonnes que reliaient des guirlandes de feuillages. Hyalis franchit la haie et s'avança dans les ténèbres. L'odeur des fleurs, qu'une pluie récente avait ranimées, s'exhalait autour de lui, plus pénétrante, et, par moments, il s'arrêtait pour respirer longuement. Comme il marchait ainsi, suspendant ses pas avec précaution, un objet qu'il heurta du pied dans l'ombre faillit le faire trébucher.

Il se baissa et reconnut la corde aux poignées de buis que la petite Callidice avait oubli 'e là tout à l'heure, et, soudain, il se rappela les gentillesses de l'enfant, ses courses dans le jardin sous la corde agilement tour-

née, et sa joie bruyante quand Nyza consentait à jouer aussi, et la faisait danser avec elle. les bras noués à sa taille. Ce souvenir des heures lointaines l'atteignit au plus tendre de son cœur, et il appuya silencieusement sur ses lèvres les poignées de buis polies par les mains charmantes.

Il était parvenu maintenant au portique, où les serviteurs dormaient. Il s'arrêta, un bras appuyé sur une colonne, et tendit le cou dans les ténèbres. Son cœur battait à grands coups dans sa poitrine, et des gouttes de sueur coulaient lentement sur son torse et dans le creux de son dos.

Il écouta : des tourterelles près de lui se mirent à roucouler, puis se turent; les feuillages du jardin remuèrent avec un long murmure.

Alors, domptant l'hésitation qui faisait plier ses genoux, il franchit le seuil et se dirigea en tâtonnant vers une faible lumière qui filtrait entre des tentures rapprochées.

Il écarta les draperies et pencha la tête.

C'était la chambre de Nyza. Une lampe de cuivre en forme d'oiseau y répandait une pâle clarté. Au fond, sur un lit de cèdre incrusté de lames d'ivoire, la vierge reposait.

Hyalis s'était avancé et la considérait. Devant ce front poli, devant ces yeux scellés par le sommeil, une émotion surnaturelle l'agitait, et la chambre autour de lui s'emplissait de divinité. Alors, frissonnant et pâle, il se pencha sur ce visage et de tout près l'examina. Un sang rose et comme lumineux transparaissait sous l'épiderme; les veines traçaient un lacis bleuâtre sur la cloison fine des tempes; une mèche légère et que le moindre souffle faisait trembler caressait la joue; d'imperceptibles frémissements passaient sur les traits immobiles, comme ces rides qu'une haleine d'été propage sur la surface unie des eaux; et, par moments, l'ombre furtive d'une sensation tirait les lèvres, rap-

prochait les sourcils, fronçait les ailes du nez délicat.

Mais ce qui faisait fondre lecœurd'Hyalis, c'était l'ombre frangée des longs cils sur la joue, et, derrière l'oreille bien ciselée, la lisière ambrée de la chevelure, de la chevelure odorante et mystérieuse comme les forêts.

A tenir ainsi sous son regard celle qu'il n'avait jamais approchée jusque-là, il éprouvait comme un vertige, et des espaces immenses de pensée apparaissaient, se succédaient en lui, comme aux yeux de l'aigle les paysages qu'il domine de son vol.

Il s'inclina encore; un souffle, faible et pur, passa sur son visage, et il frissonna : c'était la respiration de la vierge endormie.

A intervalles réguliers sa blanche poitrine se soulevait, s'abaissait, et il semblait à Ilyalis qu'il s'unissait maintenant à elle, qu'il prenait une parcelle de l'âme divine répandue dans son corps, qu'il accordait le rythme de

sa propre vie au rythme de la vie adorée.

La bouche exquise s' entr' ouvrait dans l'ombre comme un fruit.

Alors, poussé par l'irrésistible désir, il approcha ses lèvres des lèvres de Nyza, le plus légèrement qu'il put, jusqu'à les toucher, sans qu'elle s'éveillât, d'un contact presque immatériel.

Puis il resta ainsi immobile et ferma les yeux...

Une infinie douceur coula dans ses membres; en même temps il lui sembla que son cœur s'élargissait, devenait vaste, splendide et bleu comme le firmament des nuits d'été, et mille étoiles, traçant en tous sens des •courbes d'or, y défaillaient...

L'heure était venue; le poison d'Ydragone avait atteint en lui les sources mêmes de î'être. Un froid glacé l'enveloppa. Comme une urne plongée dans l'eau, son âme s'emplit rapidement de croissantes ténèbres, il poussa un long soupir, et sa tête, toujours suspendue

au souffle de la vierge, glissa sans bruit sur l'oreiller.

Ainsi mourut d'amour Hyalis de Mycalèsc, le petit faune aux yeux bleus.

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