‹ uvres de Albert SamainChapitre 7 sur 12 · AGIS · texte numérisé non relu

AGIS

Bientôt je mènerai les bœufs au labourage... Es-tu seule?

GALATÉE

Oui, Lycas joue avec son furet.

ACIS

Et Polyphème?

GALATÉE

Il est parti dans la forêt...

Il faut que je te conte une grande nouvelle. Tu vas rire... Devine et creuse ta cervelle... Polyphème...

ACIS

Quoi donc?

GALATÉE

... est amoureux de moi.

ACIS

Polyphème amoureux ! Tu railles I

GALATÉE

Non, ma foi !

Comme toi, j'aurais cru l'aventure impossible; Mais, soudain s'emportant avec un air terrible, Lui-même il me l'a dit tout à l'heure... Tiens, vois :

Retroussant la manche de sa tunique et montrant son bras nu.

Je porte encore ici la marque de ses doigts !

ACIS

Le brutal!... mais, vraiment, alors il t'a battue!

GALATÉE

Oh... non..

POLYPHÈME 1D7

ACIS

Pourtant...

GALATÉE

Muette ainsi qu'une statue Je l'ai bravé : soudain sa fureur a cessé. Ah ! si tu l'avais vu comme un lion forcé Rugir, se tordre et puis, pour calmer mes alarmes, Me supplier avec ses gros yeux pleins de larmes Et demander pardon d'un air humilié !

Comme à moi, par instants, il t'aurait fait pitié. Car il est bon, au fond. ..Mais prétendre qu'on l'aime !... Un lourdaud comme lui faire le beau quand même !... Pauvre ami !...

Mais j'y songe...* Avant de me quitter, Il m'a parlé de fruits qu'il venait d'apporter.

Elle cherche un instant, puis, se ressouvenant soudain, elle court les prendre dans la grotte.

Il les a mis à l'ombre et sous des feuilles fraîches. Les voici... Qu'ils sont beaux!

ACIS

Des raisins et des pêches.

Prenant une pêche.

Oh ! celle-ci dorée et pourpre tout autour !

GALATÉE, la porte à sa bouche et la tend ensuite à Acis.

Tiens, mords à même : elle est exquise, mon amour.

A ce moment, Lycas entre doucement par le fond sans être vu, les regarde un moment, et vient chatouiller par derrière la nuque de Galatée avec une paille.

GALATÉE, sursautant.

Que ce Lycas est fou!... Gamin, si je t'attrape!...

LYCAS, de loin.

Qu'est-ce que vous mangez?... C'est bon?

GALATÉE, lui tendant un raisin.

Prends cette grappe, Et va-t'en.

LYCAS

Où?

GALATÉE

N'importe... et ne reste pas là!

LYCAS

Quand A.cis est ici, tu dis toujours cela.

Il s'éloigne à quelque distance.

POLYPIIÈME 199

GALATÉE, serrée contre Acis.

Oh ! que je suis heureuse auprès de toi blottie !

Ma gaieté tout à l'heure était toute partie :

La voilà revenue, et je sens, de bonheur,

Comme un millier d'oiseaux qui chantent dans mon cœur.

♦ ACIS

Tout à l'heure en venant, j'ai fait une trouvaille : Des mésanges... un nid dans un creux de muraille. Veux-tu que nous allions à deux le dénicher? Mais vite... Le soleil va bientôt se coucher.

GALATÉE

Si tu veux.

ACIS

Nous prendrons les sentiers les plus proches, Et nous traverserons le torrent sur les roches.

GALATÉE

Oui, comme l'autre fois, dans la Gorge-des-Loups... J'ai dû me retrousser presque jusqu'aux genoux; Tout le bord de ma robe était mouillé d'écume. C'est effrayant cette eau qui bouillonne et qui fume... Et j'avais peur, tu sais, tout en riant très f ort 1

ACIS, suspendant une grappe en l'air.

Tiens, vois la belle grappe avec ses beaux grains d'or f On croirait — et cela donne aux yeux des extases — Regarder le soleil à travers des topazes.

C'est vrai.

Elle prend brusquement la grappe des mains d'Acis et s'enfuit avec.

Viens la chercher ici, si tu la veux 1

Acis la poursuit, un moment; elle se cache derrière la haie, derrière l'olivier; il la saisit eniin brusquement.

GALATÉE, se débattant.

Ah ! ce n'est pas permis, tu tires mes cheveux 1

Acis l'embrasse, et entr'ouviant un peu sa tunique baise son épaule.

GALATÉE

Tu sais, quand on fera la vendange, à l'automne, J'aurai seize ans.

ACIS

Seize ans déjà !

GALATÉE

Cela t'étonne?...

rOLYPHÈME 201

Je veux offrir alors à la source du bois, Puis aux nymphes, du lait, des figues et des noix, Un agneau nouveau-né, du miel et deux houlettes Avec un chapelet de sombres violettes.

ACIS

Moi, j'offrirai pour toi des fromages, des fruits, Une chèvre à longs poils et ma flûte de buis.

Mais as-tu vu déjà ma petite cigale?

De l'aurore à la nuit, d'une ardeur sans égale,

Elle chante... En cueillant des fruits dans le jardin,

Je l'ai vue — et mon cœur s'en est ému soudain — -

Prise au mortel réseau d'une araignée affreuse :

Vite, je la sauvai. Depuis, elle est heureuse,

Et Polyphème a fait pour elle tout exprès

Une petite cage avec des joncs dorés.

Viens la voir.

ACIS

Non, partons avant que la nuit vienne... Plus tard... J'entends là-bas les abois de ma chienne.

Ils se dirigent vers le fond. Entre Lycas.

LYCAS, s'attachant à eux.

Vous vous en allez?

GALATÉE, impatiente.

Oui.

LYCAS

Loin?

Non, mais laisse-nous.

LYCAS

Jamais vous ne voulez m'emmener avec vous. Pourquoi?

GALATÉE, brusquement.

Dieux ! Qu'il m'ennuie avec son bavardage I

Plus doucement.

Reste : nous reviendrons tout à l'heure; sois sage... Demain, je te dirai sans faute, tout du long, L'histoire du petit Mercure et d'Apollon.

Elle sort avec Acis en courant.

POLYPHÈME 203

LYCAS, seul.

Toujours me laisser seul... Ah 1 comme Galatée Est changée, à présent. Elle est dure, emportée... Autrefois nous étions ensemble tout le jour; Nous jouions, nous chantions chacun à notre tour; Nous allions à la mer chercher des coquillages; Nous portions de la cire et du miel aux villages; Comme je préparais les joncs qu'elle tressait, Souvent elle tournait la tête et m'embrassait; Je lui tendais mes bras pour dévider sa laine... Et maintenant plus rien... Toujours Acis l'entraîne... Sans doute, ils vont rester là-bas jusqu'à la nuit. On dirait qu'elle n'aime à présent plus que lui.

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