‹ uvres de Albert SamainChapitre 8 sur 12 · ACTE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIÈME

POLYPHÈME, s'avançant d'un air accablé.

Oh ! qui m'enlèvera mon éternel ennui !

Je n'ai pas pu marcher plus avant aujourd'hui.

J'espérais la trouver; sans oser me le dire,

J'ai comme le besoin de revoir son sourire.

Nous nous sommes tantôt si froidement quittés

Que je voulais, confus de mes brutalités,

Me rapprocher avec une bonne parole;

C'est une enfant, en somme, un petit cœur frivole,

Qui n'est pas même heureux de faire tant souffrir !

Puis cette idée aussi m'obsède... Découvrir

Quelque chose !... savoir !... Car son berger la hante Avec ses yeux fendus, sa démarche traînante, Ses cheveux partagés et sa houlette à fleurs. Elle l'aime... Je sais qu'elle l'aime ! 0 douleurs ! Tout, son front et ses yeux, sa voix, tout ment en elle; Aussitôt qu'elle en parle, elle devient plus belle !

Il fait quelques Das d'un air sombre.

C'est qu'il est beau, lui!...

Moi, je vis, dès mon berceau, Muré dans ma laideur comme dans un tombeau !... Être laid ! N'avoir vu jamais sur son visage Une femme arrêter son regard au passage, N'avoir jamais senti, douce comme un soupir, Passer sur soi l'haleine ardente d'un désir, Et déborder pourtant d'amour et de tendresses ! Humblement, pauvrement, mendier des caresses, Sans recevoir jamais, d'un geste de dédain, Qu'une aumône qu'on donne en retirant sa main !... Pourtant j'aime ! et je suis ardent et mon sang brûle. Mais je n'ai qu'un grand cœur tendre jusqu'au scrupule. Pour mon nom prononcé par elle doucement, Je sens s'ouvrir en moi l'azur d'un firmament,

POLYPHÈME 207

Un mystère pour moi persiste et se dérobe Dans chaque coin d'espace occupé par sa robe. Elle était tout à l'heure ici : je sens dans l'air Flotter encore un peu du parfum de sa chair. C'est ici qu'elle était assise...

Il s'assied à la place occupée par Galatée et, par degrés, s'exalte.

Cette touffe D'herbe au poids de son corps fut foulée...

Ah ! j'étouffe !

n va vers la couche de feuillage.

Et cette couche encore affaissée à demi... Sa tête a posé là... c'est là qu'elle a dormi...

Il se jette sur le lit avec frénésie.

Ah ! j'ai soif à la fois de baiser et de mordre ! Galatée !... Oh ! je sens la souffrance me tordre ! Jaloux! je suis jaloux!... Oh! rien que d'y penser, Les voir tous les deux là rire et se caresser, Lui béat et stupide, elle chaude et câline Et des roucoulements d'amour plein la poitrine !... J'ai beau lutter... Toujours ces images de feu !... Je les sens s'imprégner dans mes os peu à peu !... Oh ! bondir... les surprendre... et m'élancer sur elle...

El lui tordre le cou, son cou de tourterelle... Et la jeter sanglante ! !...

Étreignant sa poitrine.

Ah ! mon cœur me fait mal I

Il se laisse tomber sur le banc de gazon avec abattement.

J'ai soif !... Toujours je fus malheureux et brutal l

Appelant Lycas.

Lycas !

LYCAS, sortant de la grotte.

Quoi donc?

POLYPHÈME

Va-t'en chercher à la fontaine Un peu d'eau... va, petit.

LYCAS

Qu'as-tu?

POLYPHÈME

J'ai de la peine.

LYCAS, le regardant attentivement.

Oui, ton front est sévère et tes yeux sont méchants.

Il court chercher à boire et vient tendre à Polyphème la cruche que celui-ci vide abondamment.

Tu souffres?

POLYPHÈME 209'

POLYPHÈME

Un peu... Puis j'ai marché dans les champs; Je suis las.

Attirant Lycas à lui.

Mais approche...

Il le regarde un instant et semble hésiter. — A part.

Oh ! ce rôle m'écœure.

Haut.

Acis et Galatée étaient là tout à l'heure?... N'est-ce pas?

LYCAS

Oui, pourquoi?

POLYPHÈME, la voix un peu tremblante.

Que faisaient-ils?... réponds..

LYCAS

Rien.

POLYPHÈME

Rien?... que disaient-ils?

LYCAS

Je ne sais.

POLYPHÈME

Ah ! voyons !

LYCAS, cherchant un moment.

Galatée a trouvé tes fruits... Mais ta main tremble !...

€e n'est rien.

LYCAS

Ils les ont alors mangés ensemble.

Galatée en mettait à la bouche d'Acis.

C'était drôle !... ils riaient... tu comprends...

POLYPHÈME

Oui, mon fils.

LYCAS

Moi, je ne l'aime pas, Acis; son air m'agace.

POLYPHÈME

Pourquoi?

LYCAS

Quand il est là, toujours, quoi que je fasse Je suis grondé ! Jamais je n'ai part à leurs jeux, Jamais je n'ai le droit de rien faire avec eux.

POLYPHÈME

Vient-il souvent ici?

POLYPHÈME 211

LYCAS

Tous les jours.

POLYPHÈME, à part.

La menteuse !

Haut.

Quand il vient, n'est-ce pas, Galatée est joyeuse?

LYCAS

Qui te l'a dit?... Tu sais?... A travers le jardin Elle court, elle rit, elle chante et soudain Me couvre de baisers, ou bien me prend sur elle Et me câline... Elle est si bonne et puis si belle !... Acis ne t'aime pas, lui.

POLY'PHÈME

Tu crois?

LYCAS

J'en suis sûr.

Même il a fait de toi des portraits sur un mur... Oh ! mais comme ton front tout à coup devient sombre \

POLYPHÈME, lui prenant le bras, tout bas et d'une voix étranglée.

S'embrassent-ils... parfois?

LYCAS, étonné.

S'embrasser?

POLYPHÈME

Oui... dans l'ombre.

Le soir... N'as-tu pas vu?... Parle, petit enfant, Parle !

LYCAS

Mais... je ne sais... puis ma sœur me défend.

POLYPHÈME

Parle, te dis-je !... Allons!

A part.

Oh ! ces sueurs de honte !.

Parle ! S'embrassent-ils?... Ah ! la rage me monte...

Le secouant avec violence.

Pvéponds donc, à la fin !

LYCAS, criant et prêt à pleurer.

Oh ! mais tu me fais mal I

POLYPHÈME, hors de lui.

Réponds !... S'embrassent-ils?

POLYPHÈME 213

Lycas, effrayé et tremblant, fait signe que « oui •., avec la tête, puis, comprenant d'instinct qu'il cause une grande souffrance, il se jette spontanément dans les bras de Polyphéme.

POLYPHÈME

Ah ! dieux !

Il étreint fébrilement Lycas contre lui; tous deux sanglotent un moment; Polyphéme se reprend par degrés.

POLYPHÈME, sombre et accablé.

C'était fatal !

J'ai mieux aimé vider d'un seul trait la douleur; C'est bien cela : le grand coup de hache en plein cœur I Cent fois j'ai dit qu'ainsi je viendrais à l'apprendre...

Fermant les yeux comme prêt à défaillir, et tout bas.

C'est atroce !

Lycas veut s'approcher.

Va-t'en... Tu ne peux pas comprendre.

Laisse-moi... par pitié.

LYCAS, avec tristesse, s'éloignant.

Je m'en vais... au revoir !

POLYPHÈME, pris de remords, le rappelant.

Viens là. . . . Je t'ai fait mal. . . mais c'est sans le vouloir. Tu le sais... mon petit.

Il l'embrasse.

LYCAS

Va, ce n'est rien.

Tournant la tête.

Écoute...

J'entends venir.

POLYPHÈME

Va voir.

LYCAS, courant jusqu'au chemin.

C'est ma sœur sur la route.

POLYPHÈME, avec un brusque sursaut.

Et seule?

LYCAS, mentant, d'une voi^ hésitante.

Seule...

Polyphème se lève et s'avance d'un air menaçant. Lycas alors se jette brusquement vers lui, les mains suppliantes.

A Galatée !

polypiième 215

Oh! dis... tu ne lui feras rien,

POLYPHÈME, l'écartant.

Allons !

LYCAS, Rattachant à lui.

Tu l'aimes, je sais bien...

Elle ne pensait pas te faire de la peine...

POLYPHÈME, désignant la grotte.

Va-t'en là !...

D le repousse si violemment que Lycas tombe. L'enfant se relève doucement, et, sans une plainte, rentre à reculons dans la grotte, en regardant toujours Polyphème, qui reste dans la même attitude, le bras étendu.

POLYPHÈME, seul, avec dégoût contre lui-même.

Je n'ai plus au cœur que de la haine I

D arpente la scène, dans une muette et terrible agitation. Il cherche un moment, va vers le fond, puis se cache dans le feuillage du côté opposé à celui qu'occupe le lit de Galatée.

Silence.

On entend les rires de Galatée et d' Acis, qui se rapprochent.

POLYPHÈME

Us viennent; ils sont loin de croire à mon retour. Pour eux je suis là-haut...

Acis et Galatée entrent, entrelacés.

GALATÉE

Ah ! laisse, mon amour...

Mes cheveux sont défaits... Que je reprenne haleine Un moment... Tu m'as fait trop courir dans la plaine; Puis, ce méchant taureau qui nous a poursuivis...

ACIS

C'est ta faute! Toujours tu ris de mes avis. Je t'avais prévenue...

GALATÉE

Et mes oiseaux?

ACIS

Sans doute

Des enfants les ont pris.

J'en étais sûre.

POLYPHÈME 217

ACIS

Écoute,

Je t'en retrouverai d'autres.

GALATÉE

Mais pas si beaux...

Montrant sa robe.

Tiens, regarde !

ACIS

Quoi donc?

GALATÉE

Vois ma robe en lambeaux...

En t'aidant à cueillir au mur les églantines, Tu m'as comme à plaisir déchirée aux épines.

ACIS, railleur.

As-tu poussé des cris pour franchir le torrent !

GALATÉE

Ce n'est pas vrai !... D'ailleurs tu n'étais pas très franc Toi-même... et je t'ai vu reculer... Quelle course!... Et cette idée aussi de descendre à la source 1 Tous ces affreux sentiers de gros cailloux remplis....

ACIS

Mais tes pieds nus dans l'eau claire sont si jolis !

GALATÉE

Asseyons-nous : j'ai ri, vois-tu, comme une folle; Je suis lasse.

Elle s'assied sur le banc de gazon qui d'un côté fait tertre et où elle va s'étendre peu à peu avec Acis.

Appelant Acis et lui désignant une place auprès d'elle :

Viens, là, l'herbe est ici plus molle.

ACIS, prenant une grande feuille.

Veux-tu que je t'évente?

GALATÉE

Oui, l'air est étouffant.

ACIS

Veux-tu que je te berce aussi comme une enfant?

Il la berce un moment, les yeux tournés vers la montagne.

GALATÉE

Que regardes-tu là?

POLYPHÈME 219

ACIS

Le soleil qui se couche... Dis-moi, n'est-ce pas l'heure où ton maître farouche Revient?

GALATÉE

Oh! non!... plus tard... Il traîne son ennui Là-haut, et bien souvent ne rentre que la nuit.

ACIS

Et seul, toujours seul. . . Dieux ! Que son humeur est noire Des jours entiers, il rêve en haut du promontoire, Les yeux fixes. Cent fois ainsi je l'ai trouvé... Même, un jour, ignorant qu'il était observé, Je l'ai vu se traîner à genoux dans les ronces, Imitant comme un fou ta voix et tes réponses, Et poussant des sanglots si terribles, vois-tu, Et si tristes qu'au cœur un frisson m'a couru !... Il est très malheureux.

GALATÉE

Bah ! laisse Polyphème.

Tu ne vas pourtant pas demander que je l'aime !

ACIS

S'il nous voyait !...

GALATÉE, impatientée.

Encor !...

S'accoudant doucement.

Nous sommes seuls... Le soir Tombe; n'entends-tu pas les feuilles s'émouvoir, N'entends-tu pas flotter en rumeurs incertaines Le chœur aux voix d'argent des eaux et des fontaines? Les troupeaux rassemblés descendent des hauteurs i N'entends-tu pas sonner la corne des pasteurs?... Taisons-nous.

Au loin de vagues accords, puis un chant.

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