‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 134 sur 221 · ACTE II, SCÈNE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCÈNE II

Et point de crayon ! point d'écritoire ! Voyons un peu ce que chantait ce pédant... Eh bien ! où diable l'ai-ie fourré?

Il fouille dans ses poches et en tire un papier. PERILLO, à part.

Ce personnage ne m'est point inconnu : est-ce l'absence ou le chagrin qui me trouble ainsi la mémoire? Il me semble l'avoir vu quand j'étais enfant ; en vérité, cela est étrange ! j'ai oublié le nom de cet homme, et je me souviens de l'avoir aimé.

MINUCCIO, â lui-mime.

Rien de tout cela ne peut m'être utile ; pas un mot n'a le sens commun. Non, je ne' crois pas qu'il y ait au monde une chose plus impatientante, plus plate, plus creuse, plus nauséabonde, plus inutilement boursouflée, qu'un imbécile qui vous plante un mot à la place d'une pensée, qui écrit à côté de ce qu'il voudrait dire, et qui fait de Pégase un cheval de bois comme aux courses de bagues pour s'y essouffler l'âme à accrocher ses rimes ! Aussi où avaîs-je la tête, d'aller demander à ce Cipolla de me composer une chanson sur les idées d'une jeune fille amoureuse? Mettre l'esprit d'un ange dans la cervelle d'un cuistre ! Et point de crayon, bon Dieu ! point de papier ! Ah ! voici un jeune homme qui porte une écritoire...

// s'approche de Perillo.

Pardonnez - moi, monsieur, pourrais-je vous demander?... Je voudrais écrire deux mots, et je ne sais comment...

PERILLO, lui donnant Vécritoîre qui est suspendue

à sa ceinture.

Très - volontiers, monsieur. Pourrais - je, à mon tour, vous adresser une question ? Oserais-je vous demander qui vous êtes?

MINUGCIO, tout en écrivant.

Je suis poëte, monsieur, je fais des vers, et dans ce moment-ci je suis furieux.

FERILLO.

Si je vous importune...

Point du tout. C'est une chanson que je suis obligé de refaire parce qu'un charlatan me l'a manquée. D'ordinaire, je ne me charge que de la musique, car je suis joueur de viole, monsieur, et de guitare, à votre service ; vous semblez nouveau à la cour, et vous aurez besoin de moi. Mon métier, à vrai dire, est d'ouvrir les cœurs ; j'ai l'entreprise générale des bouquets et des sérénades, je tiens magasin de flammes et d'ardeurs , d'ivresses et de délires , de flèches et de dards , et autres locutions amoureuses, le tout sur des airs variés ; j'ai un grand fonds de soupirs languissants , de doux reproches , de tendres bouderies, selon les circonstances et le bon plaisir des dames; j'ai un volume in-folio de brouilles ( pour les raccommodements, ils se font sans moi ) ; mais les promesses surtout sont innombrables, j'en possède une lieue de long sur parchemin vierge , les majuscules peintes et les oiseaux dorés ; bref, on ne s'aime guère ici que je n'y sois,

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