‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 155 sur 221 · ACTE 11^ SCÈNE VII · texte numérisé non relu

ACTE 11^ SCÈNE VII

MINUCCIO

Non, madame, et elle aime jusqu'à en mourir.

Le Ciel lui a donné tout ce qu'il faut pour plaire, et en même temps pour être heureuse; son père, homme riche et savant, la chérit de toute son âme, ou plutôt l'idolâtre, et sacrifierait tout ce qu'il possède pour contenter le moindre des désirs de sa fille ; elle n'a qu'à dire un mot pour voir à ses pieds une foule d'adorateurs empressés, jeunes, beaux, brillants, gentilshommes même, bien qu'elle ne soit pas noble. Cependant, jusqu'à dix-huit ans, son cœur n'avait pas encore parlé. De tous ceux qu'attiraient ses charmes, un seul, fils d'un ancien ami, n'avait pas été repoussé. Dans l'espoir de faire fortune et de voir agréer ses soins , il s'était exilé volontairement, et, durant de longues années, il avait étudié pour être avocat.

LE ROI

Encore un avocat !

MINUCCIO

Oui, Sire, et maintenant il est revenu plus heureux encore qu'il n'est fier d'avoir conquis son nouveau titre, comptant d'ailleurs sur la parole du père, et demandant pour toute récompense qu'il lui soit permis d'espérer ; mais pendant qu'il était absent, l'indifférente et cruelle beauté a rencontré, pour son malheur, celui qui devait venger l'Amour. Un jour, étant à sa fenêtre avec quelques-unes de ses amies, elle vit passer un cavalier qui allait aux fêtes de la reine. Elle suivit ce cavalier ; elle le vit

au touraoi où il fut vainqueur... Un regard décida de sa vie.

LE ROI

Voilà un singulier roman.

MINUCCIO

Depuis ce jour, elle est tombée dans une mélancolie profonde, car celui qu'elle aime ne peut lui appartenir. Il est marié à une femme la plus belle, la meilleure, la plus séduisante qui soit peut-être dans ce royaume, et il trouve une maîtresse dans une épouse fidèle. La pauvre dédaignée ne s'abuse pas : elle sait que sa folle passion doit rester cachée dans son cœur ; elle s'étudie incessamment à ce que personne n'en pénètre le secret ; elle évite toute occasion de revoir l'objet de son amour; elle se défend même de prononcer son nom ; mais l'infortunée a perdu le sommeil, sa raison s'afiaiblit, une langueur mortelle la fait pâlir de jour en jour; elle ne veut pas parler de ce qu'elle aime, et elle ne peut penser à autre chose ; elle refuse toute consolation, toute distraction ; elle repousse les remèdes que lui offre un père désolé , elle se meurt , elle se consume, elle se fond comme la neige au soleil. Enfin, sut le bord de la tombe, la douleur l'oblige à rompre le silence. Son amant ne la connaît pas, il ne lui a jamais adressé la parole, peut-être même ne l'a-t-il jamais vue; elle ne veut pas mourir sans qu'il sache pourquoi, et elle se décide à lui écrire ainsi :

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