‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 203 sur 221 · SCÈNE XV · texte numérisé non relu

SCÈNE XV

discrètement ce que vous lui confiez qu'il ne sait respecter mes ordres.

CALABRE

Monsieur, je vous jure sur mon âme...

STEINBERG

Je ne vous interroge pas. — Et moi aussi je voulîds garder le silence ; mais puisque vous avez voulu tout savoir, eh bien! madame, soyez satisfaite! Oui, j'ai agi imprudemment ; oui, ma parole est engagée ; ma fortune, déjà compromise, est aujourd'hui à peu près perdue. Cette lettre vient d'uuj créancier qui m'annonce tout d'un coup un voyage, qui prétexte un départ subit pour me demander de l'or, comme votre marquis pour vous en donner.

BETTINE

Bonté divine ! perdez-vous la raison ?

STEINBERG

Non pas. Croyez-vous, s'il vous plaît, que je ne sache pas par cœur ces finesses, ces- artifices de comédie, ces petites ruses de coulisse ? Supposer qu'on s'en va pour se faire retenir! accompagner. cela d'un présent bien solide, afin qu'on sente tout ce qu'on va perdre ! voilà qui est nouveau, voilà qui est merveilleux ! Mais il faudrait, pour^n'y pas voir clair, n'avoir jamais mis le pied dans le foyer d'un théâtre, n'avoir jamais connu vos pareilles ! %

BETTINE

• Mes pareilles, Steinberg ! — Vous voulez m'offenser. Vous n'y parviendrez pas, je vous en avertis, car ce n'est pas vous qui parlez. Si vos ennuis vous

J7^ 0ETT1NE.

rendent injuste, le plus simple est d'en détruire la cause. Écoutez-moi. — Je n'ai pas, bien entendu, cent mille francs dans mon tiroir; mais Filippo Valle, notre correspondant, les a pour moi. Il n'y . a qu'à les faire prendre à la ville, et vous les aurez dans une heure.

STBINBBRG.

Je n'en veux pas.

BBTTINE.

Signons notre contrat ; dès cet instant, vous êtes mon mari.

STEINBERO.

Jamais !

BETTINE

Vous le vouliez tout à l'heure.

8TBINBERC.

Jamais, jamais à un tel prix !

BBTTINE.

A un tel prix!... Ah ! vous ne n'aimez plut.

STEINBERO.

Il ne s'agit pas d'amour dans une question d'argent. Et qu'arriverait-il si je cédais ? Vous seriez ridicule, et moi méprisable.

BBTTINE.

Ce ridicule me ferait rire, et ce mépris me ferait pitié.

STEINBERO.

Ririez-vous aussi de notre ruine ?

BETTINE

Je ne la crains pas. Si la pauvreté ne vous est pas

SCÈNB XV. 377

insupportable, elle n'a rien que je redoute; Si elle vous effraie, eh bien ! je ne suis pas morte, et ce que j'ai fait peut se recommencer.

STEINBERG

Remonter sur la scène, n'est-il pas vrai ? C'est là votre secret désir, d'autant plus vif, que vous savez bien que je n'y saurais consentir.

BBTTINE.

Mon ami...

STEINBERG

Brisons là, je vous en prie. Je n'ajouterai qu'un seul mot : j'étais prêt à vous épouser lorsque je croyais pouvoir vous assurer une existence honorable et libre ; maintenant Je ne le puis plus.

BETTINE

Pourquoi cela? Où est le motif?

STEINBERG

Oii est le motif? Et mon nom? et ma famille?

et mes amis? et le monde?..,

BETTINE

Ah ! voilà l'obstacle.

STEINBERG

Oui , le voilà, comprenez - le donc ; oui , c'est le inonde qui nous sépare, le monde, drnt personne ne peut se passer, qui est mon élément, qui est ma vie, dont je n'attends rien, dont j'ai tout à craindre, mais que j'aime par-dessus tout ; le monde, l'impitoyable monde, qui nous laisse faire, nous regarde en souriant, qui ne nous préviendrait pas d'undan-

j7d BBTTINE.

ger, mais qui, le lendemain d'une faute, se ferme devant nous comme un tombeau.

BETTINE

Je ne croyais pas le monde si méchant.

STBINBERG.

Il ne l^est pas du tout, madame. II a raison dans tout ce qu'il fait. C'est incroyable ce qu'il pardonne, et comme il vous soutient, comme il vous défend, par respect pour lui - même, dès l'instant qu'on en est, tant que vous vous conformez à ses lois, les plus douces, les plus praticables et les plus indulgentes qu'on puisse imaginer ; mais malheur à qui les transgresse ! Malheur à qui brave cette impunité, à qui abuse de cette indulgence î II est perdu, il n'a rien à dire, et cette affable cruauté, cette sévère patience, qui ne frappe que lorsqu'on l'y force, n'est que justice.

BETTINE

Ainsi, vous partez ?

STBINBERG.

Et que voulez -vous donc? De quel front , avec quel visage irais-je subir ce rôle d'un mari qui vit d'une fortune qui n'est pas la sienne, et promener par toute l'Italie une femme que je ne ferais que suivre, avec mon nom sur son passe - port et mes armes sur sa voiture ? Encore faudrait-il, si, par impossible, on consentait à pareille chose, encore faudrait -il que cette femme fut digne d'un tel sacrifice 1

SCÈNC XVI. 379

BBTTINB.

Est-ce bien là le motif, Steinberg ?

STEINBERG

Je sais donc bien mal me faire comprendre?

Montrant Vècrin.

Eh bien ! le motif, le voilà.

Il sort.

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