‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 32 sur 221 · IL FAUT Q^U'UNB PORTE · texte numérisé non relu

IL FAUT Q^U'UNB PORTE

Vous êtes un impertinent! ce sont des cheveux de mon mari. Mais je n'entends personne. Qui avait donc sonné encore?

LE COMTE, regardant à la fenêtre.

Une autre petite fille et un autre carton. Encore un bonnet, je suppose. A propos, avec tout cela, vous me devez une confidence.

LA MARQ^UISE.

Fermez donc cette porte, vous me glacez.

LE COMTE

Je m'en vais. Mais vous me promettez de me répéter ce qu'on vous a dit de moi, n'est-ce pas, marquise ?

LA MARQ^UISE.

Venez ce soir au bal, nous causerons.

LE COMTE

Âh , parbleu ! oui , causer dans un bal ! Joli endroit de conversation, avec accompagnement de trombones et un tintamarre de verres d'eau sucrée! L'un vous marche sur le pied , l'autre vous pousse le coude, pendant qu'un laquais tout poissé vous fourre une glace dans votre poche. Je vous demande un peu si c'est là...

LA MARQ^UISE.

Voulez-vous rester ou sortir? Je vous répète que vous m'enrhumez. Puisque personne ne vient , qu'est-ce qui vous chasse ?

LE COMTE, fermant la porte et venant se rasseoir- C'est que je me sens, maigre moi^de si mauvaise

humeur, que je crains vraiment de vous excéder. Il faut décidément que je cesse de venir chez vous.

LA MARQ^UISB.

C'est honnête ! et à propos de quoi ?

LE COMTE

Je ne sais pas, mais je vous ennuie, vous me le disiez vous-même tout à l'heure, et je le sens bien ; c'est très-naturel. C'est ce malheureux logement que pai là en face ; je ne peux pas sortir sans regarder vos fenêtres, et j'entre ici machinalement, sans réfléchir à ce que j'y viens faire.

LA MARQ,UISE.

Si je vous ai dit que vous m'ennuyez ce matin, c'est que ce n'est pas une habitude. Sérieusement, vous me feriez de la peine ; j'ai beaucoup de plaisir à vous voir.

LE COMTE

Vous ? Pas du tout. Savez - vous ce que je vais faire ? Je vais retourner en Italie.

LA MARQ^UISE.

Ah! qu'est-ce que dira mademoiselle ?...

LE COMTE

Quelle demoiselle, s'il vous plaît?

LA MARQ.UISE.

Mademoiselle je ne sais qui , mademoiselle votre protégée. Est - ce que je sais le nom de vos danseuses ?

Ah! c'est donc là ce beau propos qu'on vous a tenu sur mon compte?

74 IX* FAUT (qu'une forte

LA MAR4^UISE,

Précisément. Est-ce que vous niez ?

lE COMTE.

Cest un conte à dormir debout.

Il est fâcheux qu'on vous ait vu très - distinctement au spectacle avec un certain chapeau rose à fleurs, comme il n'en fleurit qu'à l'Opéra.Vou8 êtes dans les chœurs, mon voisin ; cela est connu de tout le monde.

LE COMTE

Comme votre mariage avec M. Camus.

LA MARQ.UISB.

Vous y revenez ! £h bien ! pourquoi pas? M. Ca> mus est un fort honnête homme ; il est plusieurs fois millionnaire; son âge, bien qu'assez respectable, est juste à point pour un mari. Je -suis veuve, il est garçon ; il est très-bien quand il a des gants.

LE COMTE

Et un bonnet de nuit : cela doit Jui aller* '

Voulez-vous bien vous taire, s'il vous plaît! Est-ce qu'on parle de choses pareilles?

LE COMTE

Dame ! à quelqu'un qui peut les voir !

LA MARI^UISE.

Ce «ont apparemment ces demoiselles ^ul vous apprennent ces jolies façons-là.

LE COMTE, se levant et prenant son chapeau.

Tenez, m^quise, |e vous dis adieu. Vous me feriez dire quelque sottise.

LA MARQ^UISB.

Quel excë» de délicatesse }

LB COMTE

Non, mais, en vérité, vous êtes trop cruelle. C'est bien assez de défendre qu'on vous aime, sans m'accuser d'aimer ailleurs.

LA MARQ^UISB.

De mieux en mieux. Quel ton tragique ! Moi , je vous ai défendu de m'aimer?

LE COMTE

Certainement, — de vous en parier, du moins.

LA MARQ^mSE,

Eh bien ! je vous le permet^ ; voyons votre éloquence.

LE COMTE

Si vous le disiez sérieusement...

Que vous importe? pourvu que je le dise.

LE COMTE

C'est que, tout en riant , il pourrait bien y avoir quelqu'un ici qui courût des risques.

LA MARQ^UISE.

Oh! oh! de grands périls, monsieur?

LE COMTE

Peut-être, madame; mais, par malheur, le danger ne serait que pour moi.

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