‹ Œuvres de Alfred de MussetChapitre 70 sur 221 · ACTE II, SCèlTE XIII · texte numérisé non relu

ACTE II, SCèlTE XIII

LA MARÉCKALE.

Je puis malaisément vous répondre, ma chère- Si vous êtes sa femme...

LA DUCHESSE

£b bien?

LA MARÉCHALE

Je suis sa mère.

LA DUCHESSE

Si nous n'étions que deux à le trouver charmant ! Mais tout le monde l'aime, et c'est là mon tourment. Puis-je, le croyez-vous? garder un cœur tranquille, A le voir comme il est, par la cour et la ville. Au milieu d'un fracas de jeunes étourdis, Au jeu comme à cheval passant les plus hardis, Poursuivre, en se jouant, de regards infidèles, Ces heureuses beautés qui savent être belles? Ah ! c'est là que je sens, à mon mortel ennui. Combien je dois sembler peu de chose pour lui ! Combien de qualités ne me sont point données Que peut-être à ma place une autre eût devinées. Et combien il est vrai que, sur un tel chemin. Il faudra tôt ou tard qu'il me quitte la main !

LA MARÉCHALE

Je vous l'ai déjà dit, c'est une crainte folle.

LA DUCHESSE

Oui, j'ai tort de pleurer, c'est oe qui me désole. L'autre jour, par exemple, à ce bal chez le roi. Madame de Versel a passé près de moi.

Vous savez ses grands airs, et combien elle est belle. Un âot d'admirateurs murmurait autour d'elle,

S'écartant toutefois, de peur de la toucher, Sitôt que par hasard elle daignait marcher-.

LA MARéCHALB.

Oui, c'est une superbe et sotte créature.

LA DUCHESSE

Un nœud qu'elle portait tomba de sa coiffure.

Ces messieurs l'ayant vu, je vous laisse à penser,

Si chacun s'élança, prêt à le ramasser.

Le duc fut le plus prompt ; mais au lieu de le rendre,

Il défia tout haut qu'on s'en vînt le lui prendre.

Sur quoi cette marquise, au lieu de s'étonner.

Le prit en souriant, mais pour le lui donner.

Je sais bien là-dessus ce que vous m'allez dire.

Mais je me suis senti pâlir de ce sourire.

C'est un jeu, j'en conviens, c'est un propos de bal,

Tout ce qu'il vous plaira, mais cela fait bien mal-

LA MARÉCHALE

]e ne vous blâme pas d'être un peu trop sensible. Prenez quelque repos, enfant, s'il est possible. Laissez là vos chagrins et la dame aux grands airs.

LA DUCHESSE

Grâce pour mes chagrins, madame, ils me sont chers. Au couvent, l'an passé, quand j'appris de l'abbesse Que j'avais un époux et que j'étais duchesse. Le cœur me battait bien un peu, mais pas bien fort. On fit ce mariage, et je n'y vis d'abord Qu'un jeune grand seigneur, plein de galanterie. Qui me donnait gaîment son nom, son rang, sa vie. Tous ces biens me semblaient si doux à partager. Que je ne pensais pas qu'un tel sort pût changer.

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