ACTE II, SCÈNE XIII. I^S
Si c'est là le bonheur, disaîs-Je, il est bizarre Qu'à le voir si facile on le trouve si rare.
Mais lorsqu'après un an de ce charmant sommeil^ Arriva par degrés le moment du réveil ; Quand le duc, fatigué d'une paix importune.
Rougissant tout à coup d'oublier sa fortune^ Voulut^ en m'entraînant, la rejoindre à grands pas, Je compris que si loin je ne le suivrais pas. Alors, prenant pour moi son aspect véritable, Apparut à mes yeux ce spectre redoutable, Le monde... Ses plaisirs, ses attraits, ses dangers, L'air enivrant des cours et leurs bruits passagers. Il me fallut tout voir ; — alors la méfiance M'enseigna lentement sa froide expérience.
Je vis le duc fêté, bienvenu près du roi.
Joyeux, heureux partout,... excepté près de moi. Mon cœur, qui d'un soutien s'était fait l'habitude, Pour la première fois connut la solitude.
Puis je devins jalouse, et je me dis un jour : Ce n'est plus le bonheur que je sens, c'est Tamour !
LA MARÉCHALE
Qu'est-ce à dire?
LA DUCHESSE
Oui, l'amour f — A l'âge où tout s'ignore.
En prononçant ce mot sans le comprendre encore, On ne voit qu'un beau rêve, une douce amitié. Où d'un commun trésor chacun a la moitié ; On croit qu'aimer, enfin, c'est le bonheur suprême... Non. Aimer, c'est douter d'un autre et de soi-même. C'est se voir tour à tour dédaigner ou trahir,
Hô
Pleurer, veiller, attendre;... avant tout, c'est souffrir! Elle pleure,
LA MARéCHALE.
Je ne vous blâmé point, je vous l'ai dit, Lucile.
Vous voulez qu'on vous aime, et rien n'est plus facile .
Je Vous en prie encor, prenez quelque repos.
Je veux, en vous quittant, vous' répondre en deux mots.
Vous vous imaginez que le duc vous délaisse :
Votre tort, c'est la crainte, et le sien, sa jeunesse.
Mon fils est vain, léger, frivole en ses discours ;
Mais, s'il aime jamais, il aimera toujours ;
Et c'est vous, j'en réponds, qu'il aimera, ma chère.
Rappelez-vous ceci, que vous dit une mère.
Elle l'embrasse.
Marton est là, je crois, je vais vous l'envoyer.
LA DUCHESSE
Pas encore.
LA MARÉCHALE
Adieu donc.