SCÈNE I
GERMAIN
Parbleu! monsieur, il a fait la pareille^ l'autre soir, chez madame la comtesse. Il y avait grande compagnie, et monsieur Vertigo, le poëte d'à côté, lisait un mélodrame en vers. A l'endroit le plus touchant, monsieur, quand la jeune fille empoisonnée reconnaissait son père parmi les assassins, quand toutes ces dames fondaient en larmes, voilà mon maître qui se lève et s'en va boire le verre d'eau que l'auteur avait sur sa table. Tout l'efifet de la scène a été manqué.
LE BARON
Cela ne m'étonne pas. Il a bien mis un jour trente sous dans une tasse de thé que lui présentait une charmante personne, croyant qu'elle quêtait pour les pauvres.
GERMAIN
L'hiver dernier, vous étiez absent, lors du mariage de monsieur son frère. Il devait*, comme vous pensez, faire les honneurs au repas de noces. J'entre chez lui, vers le soir, pour l'aider à faire sa toilette. Il me renvoie, se déshabille lui-même, puis se promène une heure durant, sauf votre respect, en chemise; après quoi il s'arrête court, se regarde dans la glace avec étonnement : « Que diable fais-je donc? se demande-t-il ; parbleu! il fait nuit, je me couche. M Et là-dessus il se mettait au lit, oubliant la noce et le dîner, si nous n'étions venus l'avertir.
LE BARON
Çt tu crois qu'un pareil extravagant est capable
l66 ON NE SAURAIT PENSER A TOUT.
d'aller à Gotha! Vois quelle tâche j'entreprends, Germain, car il faut bien, bon^gré, mal gré, que la volonté du roi s'accomplisse. Il n'y a pas à dire, c'est mon neveu qui a le titre, je ne fais que l'accompagner; on lui donne ce titre parce qu'il porte un nom, celui de son père, qui est plus que le mien, et c'est moi qui suis responsable.
GERMAIN
Puisque mon maître a du mérite.
Sans doute, mais cela suffit-il ? Il m'avait promis de se corriger.
GERMAIN
Il s'y étudie, monsieur, tout doucement, mais il n'aime pas qu'on le contrarie, et si vous m'en croyez... Le voici.