‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 12 sur 26 · CAISSE · texte numérisé non relu

CAISSE

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chose en se payant ce luxe inouï d'une x-oi* ture ; pourtant, devant Tinsistance de Georg«s« il finit par céder, songeant à part lui :

— C'est Sidonie qui va être heureuse !

Le pauvre homme ne se doutait pas que depuis un mois Sidonie avait choisi elle-même, chez Binder, le coupé que Georges Fromont voulait lui offrir et qu'on passait soi-disant aux frais généraux pour ne pas effaroucher le mari.

Il était si bien l'être destiné à se faire tromper toute la vie, ce bon Risler! Son honnêteté naïve, cette confiance aux hommes et aux choses, qui faisaient le fond de sa nature limpide, se doublaient encore depuis quelque temps des inquiétudes que lui donnait la poursuite de cette imprimeusi Risler, destinée à révolutionner l'industrie des papiers peints, et qui, à ses yeux, représentait son apport dans l'association. Sorti de ses épures, de son petit atelier du premier, il avait constamment la physionomie absorbée des gens qui ont leur vie d'un côté et leurs préoccupations d'un autre. Aussi quel bonheur pour lui de trouver en rentrant son intérieur bien calme, sa femme de bonne humeur, toujours parée et souriante!

Sans s'expliquer le pourquoi de ce changement, il constatait que depuis quelque temps la « petite » n'étaitjplus la même à son égard.

IT »1SL£« AIVL rfrs

Maintenant elle lui peiiueuah de Tirprendre se? anciennes habitudes : la pipe au dessert, ie petit somme après dîner, les rendez-vaus a ia bnisserie avec M. Chcbe et ^^CK.^el^e, Leir intérieur aussi s était transfomnc embell. De jour en jour le confort y faisait piare an .uxt De ces inventions faciles de jardinières fieunes, de salcm ponceaxu Sidonie arri^-ai: aia raffine^ ments de la mode, aux manies de ^lCL^îes antiques et de faïences rares. Sa chambre était tendue de soie bien tendre, capitonnée Cv-nume un cofte à bijoux, l'n piano à quene d un facteur célèbre s'étalait dans le salon a la place de Tanden, et ce n'était plus deux fois par semaine, mais tous les jours qu'on voyait apparaître sa maîtresse de chant. M"* Dobson, une romance roulée à la main.

Type assez singulier que cette jeune femme d^origfine américaine, dont les cheveux, d'un blond acide comme une pulpe de citran. s'écartaient sur un front tévolté et des 3*eux de métal bleui. Son mari rempèchant d'enuer an théâtre, elle donnait des leçons et chantait dans quelques salons booi^ieois. A force de %Trre dans ce monde factice des mélodies pour chant ei piano, elle avait contracté une espèce d'exaspération sentimentale.

CVtait la romance clle-mênc Dans sa bouche, les mots « amour, pasàon » semblaient

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avoir quatre-vingts syllabes, tellement elle les disait avec expression. Oh ! l'expression 1 Voilà ce que mistress Dobson mettait avant toute chose, et ce qu'elle essayait vainement de communiquer à son élève.

On était alors au beau temps de cette «Ay Chiquita » dont Paris s'est gargarisé des saisons entières. Sidonie l'étudiait consciencieusement, et toute la matinée on l'entendait chanter :

On dit que tu te maries,

Tu sais que j'eo puis mourir...

— Mouriiiiirl interrompait l'expressive M*"* Dobson, en s'alanguissant sur l'ébène du piano ; et elle mourait en effet, levait au plafond ses yeux clairs, renversait éperdument sa tète. Sidonie n'y arrivait jamais. Ses yeux de malice, sa lèvre gonflée de vie, n'étaient pas faits pour ces sentimentalités de harpe éolienne. Les refrains d'Offenbach ou d'Hervé, piqués de notes imprévues, où l'on s'aide du geste, d*un coup de tête ou d'un coup de reins, lui auraient bien mieux convenu; mais elle n'osait pas l'avouer à son langoiu-eux professeur. Du reste, quoiqu'on l'eût beaucoup fait chanter chez M"* Le Mire, sa voix était encore jeune et assez jolie.

Privée de relations, elle en vint peu à peu à

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se foire une amie de sa mattresse de chant.

Elle la gardait à déjeuner, l'emmenait en course avec elle dans le*coupé neuf, la faisait assister aux emplettes, aux achats de toilettes et de bijoux. Le ton sentimental et compatissant de M"** Dobson disposait aux confidences. Ses plaintes continuelles semblaient vouloir en attirer d'autres. Sidonie lui parla de Georn^es, de leur amour, atténuant sa faute par la cruauté de ses parents qui l'avaient mariée de force à un homme riche et beaucoup plus flgé qu'elle. M"* Dobson se montra tout de suite disposée à les aider; non qu'elle fût vénale, mais cette petiu femme avait la passion de la passion, le goût des intrigues romanesques.

Malheureuse dans son ménage, mariée à un dentiste qui la battait, tous les maris pour elle étaient des monstres, et le pauvre Risler surtout lui faisait l'effet d'un t3rran épouvantable que sa femme était en droit de hair et de tromper.

Ce fut une confidente active et d'une grande utilité. Deux ou trois fois par semaine elle apportait une loge pour l'Opéra, les Italiens, ou quelqu'un de ces petits théâtres à succès qui, pendant une saison, font traverser Pari* a tout Paris. Aux yeux de Rtsier, les place»

venaient de M"* Dobson ; elle en avait Unt qu'elle voulait dans les théâtres de chant. 1^

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malheureux ne se doutait pas que la moindre loge à une «première» à la mode avait souvent coûté dix ou quinze louis à son associé. C'était vraiment trop facile de tromper un mari comme celui-là. Son inépuisable crédulité acceptait tranquillement tous les mensonges ; et puis, il ne connaissait rien de ce monde factice où sa femme commençait déjà à être connue. Jamais il ne l'accompagnait. Les quelques fois où, dans tout le commencement du mariage, il l'avait conduite au théâtre, il s'était endormi honteusement, trop simple pour se préoccuper du public, et d'esprit trop lent pour s'intéresser au spectacle. Aussi savait-il un gré infini à M"" Dobson de le remplacer auprès de Sidonie. Elle le faisait de si bonne grâce !

Le soir, quand sa femme partait, toujours splendidement mise, il la regardait avec admiration, sans se douter du prix que coûtaient ses toilettes, ni surtout de celui qui les payait, et, libre de tout soupçon, il l'attendait au coin du feu en dessinant, heureux de se dire : ^ Comme elle doit s'amuser ! »

A l'étage au-dessous, chez les Fromont, la même comédie se jouait, mais avec un renvcr- . sèment de rôles. Ici, c'était la jeune femme qui gardait le coin du feu. Tous les soirs, une demi-heure après le départ de Sidonie, le grand

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portail se rouvrait pour le coupé des Fromont, emportant monsieur à son Cercle. Que voulezvous ? Il y a les exigences du commerce. C'est au Cercle, autour d'une table de bouillotte, que se brassent les grosses affaires, et il faut y aller, sous peine d'amoindrir sa maison. Claire croyait cela naïvement. Son mari parti, elle avait d'abord un moment de tristesse. Elle aurait tant aimé le garder près d'elle ou sortir à son bras, prendre un plaisir en commun.

Mais la vue de l'enfant, qui gazouillait devant le feu et faisait aller ses petits pieds roses pendant qu'on la déshabillait, avait bien vite calmé la mère. Puis le grand mot « les affaires, » cette raison d'État des commerçants, était toujours là pour l'aider à se résigner.

Georges et Sidonie se rencontraient au théâtre. Ce qu'ils éprouvaient d'abord à se trouver ensemble, c'était une satisfaction de vanité. On les regardait beaucoup. Elle était vraiment jolie maintenant, et sa physionomie chiffonnée, qui avait besoin de toutes les excentricités de la mode pour faire son véritable effet, se les appropriait si bien qu'on les eût dites inventées exprès poiu- elle. Au bout d'un moment, ils s'en allaient, et M"* Dobson restait seule dans la loge. Ils avaient loué un petit appartement avenue Gabriel, au rondpoint des Champs-Elysées, — le rêve de ces

IJO F KO M ONT 3 EU Ni:

demoiselles j1 l'atelier Le Mire, — deux pièces luxueuses et calmes où le silence des quartiers riches, traversé seulement des voitures qui roulaient, enveloppait délicieusement leur amour. Peu à peu, quand elle eut pris Vhabitude de sa faute, il lui vint des audaces, des fantaisies. De ses anciens jours de tmvail, elle avait gardé au fond de sa mémoire des noms de bals, de restaurants fameux, oii elle était curieuse d'aller à présent, de même qu'elle prenait plaisir à se faire ouvrir à deux battants les portes des grandes faiseuses dont toute sa vie elle n'avait connu que l'enseigne. Car c'était cela surtout qu'elle cherchait, dans cet amour, une revanche aux tristesses, aux humiliations de sa jeunesse. Rien ne l'amusait, par exemple, en revenant du théâtre ou d'une promenade de nuit au Bois, comme un souper au café Anglais, avec le bruit du vice luxueux autour d'elle. De ces excursions continuelles elle rapportait des façons de parler, de se tenir, des refrains risqués, des coupes de vêtements, qui faisaient passer dans l'atmosphère bourgeoise de l'antique maison de commerce la silhouette exacte et extravagante du Paris- Cocotte de ce temps-là.

A la fabrique, on commençait à se douter de quelque chose. Les femmes du peuple, même les plus pauvres, ont si vite fait de voua

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pauvre fille pensait à ces caprices de la chance transformant tout à coup l'existence d'une femme, et se prenait à rêver d'un avenir va^ement magnifique qui l'attendait peut-être aussi sans qu'elle s'en doutât.

Pour tout le monde, Risler était un mari trompé. A Ximpression, deux tireurs — fidèles habitués des Folies-Dramatiques — déclaraient avoir vu plusieurs fois M"* Risler à leur théâtre accompagnée d'un citoyen quelconque qui se cachait dans le fond de la loge. Le père Achille, lui aussi, racontait des choses étonnantes... Que Sidonie eût im amant, qu'elle eût même plusieurs amants, personne n'en doutait plus. Seulement on n'avait pas encore songé à Fromont jeune.

Pourtant elle n'apportait aucune prudence dans ses relations avec lui. Au contraire, elle semblait y mettre une sorte d'ostentation ; c'est justement cela peut-être qui les sauvait. Que de fois, sur le perron, elle l'avait abordé efifrontément pour convenir du rendez-vous du soir!

Que de fois elle s'était plu à le faire tressaillir en lui parlant dans les yeux devant tous ! La première stupeur passée, Georges lui savait gré de ces audaces qu'il attribuait à l'excès de la passion. Il se trompait.

Ce qu'elle aurait voulu, sans bien se l'avouer, c'est que Claire les aperçût, qu'elle entr'ouvrit

ET RISLER AIKÉ lj%

les rideaux de sa croisée, qu'elle eût un soupvun de ce qui se passait. Il lui manquait cela pour être complètement heureuse : l'inquiétude de sa rivale. Mais elle avait beau ^ire, Claire Fromont ne s'apercevait de rien, et vivait comme Risler dans une sérénité imperturbable.

Il n'y avait que le vieux caissier Sig^smond de véritablement inquiet. Et encore ce n'était pas à Sidonie qu'il pensait, lorsque, la plume à l'oreille, il s'arrêtait une minute dans ses comptes, les yeux fixés à travers son grillage sur la terre détrempée du petit jardin. Il ne pensait qu'à son patron, à M. Chorche, qui prenait maintenant beaucoup d'argent à la caisse pour ses dépenses courantes et lui embrouillait tous ses livres. Chaque fois c'était un nouveau prétexte. Il venait au guichet d'un petit air léger :

— Avez-vous un peu d'argent, mon bon Planus?... J'ai encore été rincé hier soir à la bouillotte, et je ne voudrais pas envoyer à la Banque pour si peu...

Sigismond Planus ouvrait sa caisse comme à regret pour prendre la somme demandée, et il se rappelait avec effiroi certain jour où M. Georges, qui n'avait alors que vingt ans, était venu avouer à son oncle quelques mille francs de dettes de jeu. Du coup le bonhomme prit le Cercle en grippe et tous ses membres en

mépris. Un riche commerçant qui en faisait partie étant venu un jour à la fabrique, il lui dit avec une naïveté bmtale :

— Le diable l'emporte, votre Cercle du Château d'Eau !... En deux mois, M. Georges a laissé plus de trente mille francs chez vous.

L'autre se mit à rire :

— Mais vous vous trompez, père Planus...

voilà au moins trois mois que nous n'avons pas vu votre patron.

Le caissier n'insista pas; mais dans son esprit une terrible pensée s'installa, qu'il retourna toute la journée.

Puisque Georges n'allait pas au Cercle, où passait -il ses soirées? où dépensait -il tant d'argent ?

Évidemment il y avait quelque histoire de femme là-dessous.

Dès que cette idée lui fut venue, Sigismond Planus commença à trembler sérieusement pour sa caisse. Ce vieil ours du canton de Berne, resté garçon toute sa vie, avait des femmes en général et des Parisiennes en particulier une terreur épouvantable. Avant tout, pour mettre sa conscience en repos, il crut devoir prévenir Risler. Il le fit d'abord d'une façon un peu vague :

— M. Chorche dépense beaucoup d'argent, lui dit-il un jour.

ET KfSLEK AfMr i;^

Risler ne s'en émut pas ;

— Que veux-tu que j'y fasse, mon vieux Si^ismond ?.., C'est son droit.

Et le brave garçon pensait comme il fe disait. A ses yeux, Fromont jeune était le maître absolu de la maison. C'eût été beau, vraiment, qu'il se permit de faire des observations, lui, Risler, un ancien dessinateur! Le caissier n'osa plus en parler, jusqu'au jour où on vint d'une grande maison de chilea lui présenter une facture de six mille francs pour un cachemire.

11 alla trouver Georges dans son bureau :

— Faut-il payer, monsieur?

Georges Fromont fut un peu ému, Sidonie avait oublié de le prévenir de cette nouvelle emplette ; elle en prenait à son aise vis-à-vis de lui maintenant,

— « Payez, payez, père Planus!...» fit- il avec une nuance d'embarras, et il ajouu : « Vous passerez cela au compte de Fromont jeune...

C'est une commission dont on m'avait chargé...»

Ce soir-là, le caissier Sigismond, tout en allumant sa petite lampe, vit Risler qui traversait le jardin et tapa aux carreaux pour l'appeler.

— C'est une femme, lui dit-il tout bas...

A présent j'en ai la preuve...

En prononçant ce mot terrible «une femme,»

sa voix grelottait de peur, perdue dans la grande rumeur de la fabrique. Le bruit du travail environnant paraissait sinistre en ce moment au malheureux caissier. Il lui semblait que toutes les machines en mouvement, l'immense cheminée lançant sa vapeur à flocons, le tumulte des ouvriers à leurs travaux divers, tout cela grondait, s'agitait, se fatiguait pour un petit être mystérieux vêtu de velours, paré de bijoux.

Risler se moqua de lui et ne voulut pas le croire. Il connaissait de longue date cette manie de son compatriote de voir en toute chose l'influence pernicieuse de la femme.

Pourtant, les paroles de Planus lui revenaient quelquefois à l'esprit, surtout le soir, dans ses moments de solitude, quand Sidonie, partant au théâtre avec M"" Dobson, s'en allait après tout le train de sa toilette, laissant l'appartement bien vide sitôt que sa longue traîne avait passé le seuil. Des bougies brûlaient devant les glaces ; des menus objets de toilette dispersés, abandonnés, disaient les caprices extravagants et les dépenses exagérées. Risler ne voyait rien de tout cela ; seulement, quand il entendait la voiture de Georges rouler dans la cour, il éprouvait comme une impression de malaise et de froid en pensant qu'à l'étage au-dessous M"" Fromont passait ses

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La. ô.^tre éuit déjà x^ucAée : luuit .e peut bonnet, le» itjuiiers 'lieus :rain<uent tnr.irs dcrant le fi» avec queii^ues /*ueu. • .lair^ .ÎMwt (ju. traniJxut, lyin- a. :r.t4t l"<ile <a .nsre Hien^' cicuae; coujOur.! en trx^xL lîe fr^uer, l'-tof^u»^ setcr âévrenâement, «épuisant x «cuiller mr .e Gottier de ta montre, et dix £(>i» 'ie tu;t4^ ivu. cet entêtement des fiian:e* qiu u^mmencenu remettant le même '*n]et x la même ptar^ t'on petit içeste nerveux. Le ftrxve ft-nier, :u» ai.n plo^r n était pis one cnmpa^^ie n\en «t^ îinte ' aasÙ3 cela n'empêchait paa la ^enne âemme «ie L'accoeiuir avec br^nté. Elle «a^-ut :..iit -le qa'oa di.«ût de :^id(>nie dan^ la far.r.i^ue; «t bien qu'elle n'ea cr'it que la m<jit;e, ^a 7ue 'le ce ponvre homme, que <a btmme asandi^nno^t « soaTcntr lui lerrait le cnenr. L'ae ^\ué ctevproqnie faiwit Le fisnd de ces reia;uijaii tr»!" qxx.iie»,r et rien n'était pic* tûtuihaat r^ue ce* t^iftn rféliinii^ wt plai^^nant mutoeilement et csaoyast de se distraire.

17» l'ROMONT JEUNE

Assis à cette petite table bien éclairée au milieu du salon, Risler se sentait peu à peu pénétré par la chaleur du foyer, rharmonie des choses environnantes. Il retrouvait là des meubles qu'il connaissait depuis vingt ans, le portrait de son ancien patron ; et sa chère M"" « Chorche, * penchée près de lui sur quelques mignons ouvrages de couture, lui paraissait plus jeune et plus aimable encore parmi tous ces vieux souvenirs. De temps en temps elle se levait pour aller voir l'enfant endormie dans la pièce à côté et dont le souffle léger s'entendait aux intervalles de silence. Sans s'en rendre bien compte, Risler se trouvait mieux, plus chaudement que chez lui ; car certains jours son joli appartement, qui s'ouvrait à toute heure pour des départs ou des retours précipités, lui faisait l'efTet d'une halle sans portes ni fenêtres, livrée aux quatre vents. Chez lui, on campait; ici, on demeurait. Une main soigneuse disposait partout l'ordre et l'élégance. Les chaises en cercle avaient l'air de causer entre elles à voix basse, le feu brûlait avec un bruit charmant, et le petit bonnet de M"* Fromont avait gardé dans tous ses nœuds de rubans bleus des sourires doux et des regards d'enfant.

Alors, pendant que Claire pensait qu'un si excellent homme aurait mérité une autre com-

KT KISLEK aîné

pa^ne dans la vie, Risler, en voyant ce calme et beau visage tourné vers lui, ces yeux indulgents et spirituels, se demandait pour quelle coquine Georges Fromont délaissait une aussi adorable femme.

l'inventaire

A maison que le vieux Plan us habitait à Montrouge s'accotait contre celle où les Chèbe avaient vécu quelque temps. C'était le même étage unique élevé sur un rez-de-chaussée à trois fenêtres, le même petit jardin à treillage, les mêmes bordures de buis vert. Le vieux caissier demeurait là avec sa sœur. Il prenait le premier omnibus qui partait de la station le matin, revenait à l'heure du dtner, et, le dimanche, restait chez lui à soigner ses fleurs et ses poules. La vieille fille faisait le ménage, la cuisine, toute la couture de la maison. Jamais couple plus heureux.

FROMOMT JBUSB ET RtSLKK AtHt l8t

Tous d«ux célihatatres, ils étaient unis par une haine semblable du martagfe. La sœur abhorrait tous les hommes, le frère avait toutes les femmes en défiance : avec cela ils 8*adoraient, se considérant chacun comme une exception dans la perversité générale de leur sexe.

En parlant de lui, elle disait toujours : « Monsieur Planus, mon frère ! » et lui, avec la même solennité affectueuse, mettait des « Nfademoi* selle Planus, ma sœur!» au milieu de toutes ses phrases. Pour ces deux fttres timides et naifs, Paris, qu'ils iffnoraient tout en le traversant journellement, était un repaire de monstres de deux espèces, occupés à se faire le plus de mal possible; et lorsqu'un drame conjugfal, quelque bavardage de quartier, arrivait jusqu'à eux, chacun, poursuivi de son idée, accusait un coupable différent.

— C'est la faute du mari, disait «Mademoiselle Planus, ma sœur. »

— C'est la faute de la femme, répondait « Monsieur Planus, mon frère. »

— Oh ) les hommes I...

-* Oh ! les femmes !...

Et c'était là leur éternel sujet de discussion, à ces heures rares de flânerie que le vieux Sigismond se réservait dans sa journée si remplie et réglée bien droit comme ses livres

l8i FROMONT JEUNE

de caisse. Depuis quelque temps surtout, le frère et la sœur apportafent dans leurs débats une animation extraordinaire. Ce qui se passait à la fabrique les préoccupait beaucoup. La sœur s'apitoyait sur M"* Fromont jeune et trouvait la conduite de son mari tout à fait indigne ; quant à Sigismond, il n'avait pas de mots assez amers contre la drôlesse inconnue qui envoyait faire payer à la caisse des cachemires de six mille francs. Pour lui, il y allait de la gloire et de l'honneur de cette vieille maison qu'il servait depuis sa jeunesse :

— Qu'est-ce que nous allons devenir?...

disait-il continuellement... Oh 1 les femmes !...

Un jour, M"* Planus tricotait près du feu en attendant son frère.

Le couvert était mis depuis une demi-heure, et la vieille fille commençait à s'inquiéter d'un retard aussi incroyable, quand Sigismond entra, la figure bouleversée, sans prononcer un mot, ce qui était contraire à toutes ses habitudes.

Il attendit que la porte fût bien fermée ; puis, devant la mine interrogative et troublée de sa sœur :

— J'ai du nouveau, dit-il à voix basse. Je sais quelle est la femme qui est en train de nous ruiner.

Plus bas encore, après un regard circulaire aux meubles muets de leur petite salle à

F.T RISLER AlSi. l8j

manger, il prononça un nom slnguïierf si inattendu, que M"* Planus se le fit répéter deux fois :

— Est-ce possible?

— C'est comme ça !...

Ht malgré son chagrin il avait presque un air de triomphe.

La vieille fille n'y pouvait pas croire... Une personne si bien élevée, si polie, qui l'avait reçue avec tant de cordialité!... Comment était-ce supposable?

Sigismond Planus dit : «J'ai des preuves...»

Là-dessus, il raconta que le père Achille, un soir à onze heures, avait rencontré Georges et Sidonie au moment où ils entraient dans un petit hôtel garni du quartier Montmartre. Et cet homme-là ne mentait pas. On le connaissait depuis longtemps. D'ailleurs, d'autres aussi les avaient rencontrés. A la fabrique on ne parlait plus que de cela. Risler seul ne se doutait de rien.

— Mais c'est votre devoir de le prévenir, déclara M"« Planus.

Le caissier prit un air grave :

— C'est très délicat... Qui sait d'abord s'il voudrait me croire? Il y a des aveugles si aveugles... Et puis, en me mettant entre les deux associés, je risque de perdre ma place... Oh! les femmes!... les femmes!... Dire que ce

Risler aurait pu être si heureux ! Lorsque je l'ai fait venir du pays avec son frère, il n'avait pas le sou ; et aujourd'hui il est à la tête d'une des premières maisons de Paris... Vous croyez qu'il va se tenir tranquille !... Ah ! bien, oui... Il faut que monsieur se marie... Comme si on avait besoin de se marier... Et encore, il épouse une Parisienne, un de ces petits chiffons mal peignés qui sont la ruine d'une maison honnête, quand il avait sous la main une brave fille à peu près de son âge, une enfant du pays, habituée au travail, et crânement charpentée, on peut le dire !...

M"* Planus, ma sœur, à fa charpente de laquelle il était fait allusion, avait une occasion superbe de s'écrier : «Oh! les hommes... les hommes !... » mais elle garda le silence. Ceci était une question très délicate, et peut-être, en effet, que si Risler avait voulu, dans le temps, il eût été le seul...

Le vieux Sigismond continua :

— Et voilà où nous en sommes... Depuis trois mois, la première fabrique de papiers peints de Paris est accrochée aux volants de cette rien-du-tout. Il faut voir comme l'argent file. Toute la journée je ne fais qu'ouvrir mon guichet devant les demandes de M. Georges.

C'est toujours à moi qu'il s'adresse, parce que chez son banquier ça se verrait trop, tandis

ET BISLEK AIXE

qu'à la caisse l'argent Ta, Tient, entre, s.:-^ . Mais gare l'inventaire !.- Ils seront iclis. Ic^irs comptes de fin d'année!... Ce qu'il j a de plus fort, c'est que Risler aîné ne veut rien enteadre. Je l'ai prévenu plusieurs fois : « Prends garde ' M. Georges fait des folies pour cette femme. » Ou il s'en \'a en haussant les épaules, ou bien il me répond que cela ne le regarde pas et que Fromont jeune est le maître... Vraiment, ce serait à croire... ce serait à croire...

Le caissier n'acheva pas sa phrase ; mais son silence fût gros de pensées dissimulées.

La vieille fille était consternée ; mais, comme la plupart des femmes en pareil cas, au lieu de chercher un remède au mal, elle s'égarait dans une foule de regrets, de suppositions, de lamentations rétrospectives... « Quel malheur de n'avoir pas su cela plus tôt, quand ils avaient encore les Chèbe pour voisins. M"* Chèbe était une personne si honorable. On aurait pu s'entendre avec elle pour qu'elle surveillât Sidonie, qu'elle lui parlât sérieusement.

— Au fait, c'est ime idée, interrompit Sigismond... Vous devriez aller rue du Mail prévenir les parents. J'avais d'abord pensé à écrire au petit Frantz... Il a toujours eu beaucoup d'influence sur son frère, et lui seul au monde pourrait lui dire certaines choses... Mais Frantz est si loin... Et puis ce serait si terrible

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d'en arriver là... Ce malheureux Risler, il me fait tout de même pitié... Non! le meilleur est encore d'avertir M"* Chèbe... Vous en chargez-vous, ma sœur?...

La commission était dangereuse. M"* Planus fît quelques difficultés ; mais elle n'avait jamais su résister aux volontés de son frère, et le désir d'être utile à leur vieil ami Risler acheva de la décider.

Grâce à la bonhomie de son gendre, M. Chèbe était parvenu à réaliser sa nouvelle fantaisie. Depuis trois mois il habitait son fameux magasin de la rue du Mail, et c'était un étonnement pour le quartier que cette boutique sans marchandises, dont les volets s'ouvraient le matin pour se fermer à la nuit, comme les maisons de gros. On avait installé des rayons tout autour, un comptoir neuf, un coffre-fort à secret, de grandes balances. Bref, M. Chèbe possédait tous les éléments d'un commerce quelconque, sans savoir précisément encore lequel il choisirait.

Il y pensait tout le jour, en se promenant de long en large à travers le local encombré de plusieurs gros meubles de chambre à coucher qui n'avaient pas pu entrer dans l'arrière-boutique ; il y pensait aussi sur le pas de sa porte, lorsque tout debout, une plume à l'oreille, le petit homme se plongeait avec délices dans le

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brouhaha du commerce parisien. Les commis qui passaient, leurs carnets d'échantillons sous le bras, les camions des messageries, les omnibus, les portefaix, les brouettes, le f;>7and déballage des marchandises aux portes voisines, ces paquets d'étoffes, de passementeries, qui frôlaient la boue du ruisseau avant d'entrer dans les sous-sols, dans ces trous noirs, bourrés de richesses, où la fortune des maisons est en germe, tout cela ravissait M. Chèbe.

Il s'amusait à deviner le contenu des ballots, était le premier aux bagarres quand un passant recevait quelque fardeau sur les pieds, ou que les chevaux d'un camion, impatients et fougueux, faisaient de la longue voiture en travers dans la rue un obstacle à toute circulation. Il avait en outre les mille distractions du petit commerçant sans clients, la pluie à verse, les accidents, les vols, les disputes...

A la fin de la journée, M. Chèbe ahuri, abasourdi, fatigué du travail des autres, s'allongeait dans son feuteuil, et disait à sa femme, en s'épongeant le front :

— V^oilà la vie qu'il me fallait!... la vie active !...

M"« Chèbe souriait doucement, sans répondre.

Rompue à tous les caprices de son mari, elle s'était arrangée de son mieux dans une arrièreboutique ayant vue sur une cour noire, se con-

solait en songeant à l'ancienne prospérité de ses parents, à la fortune de sa fille, et, toujours proprement vêtue, avait su déjà s'attirer le respect des fournisseurs et des voisins.

Elle n'en demandait pas davantage, ne pas être confondue avec les femmes d'ouvriers souvent moins pauvres qu'elle; garder, malgré tout, un petit rang bourgeois. C'était sa préoccupation constante ; aussi la pièce du fond, où elle se tenait et où il faisait nuit à trois heures, resplendissait d'ordre et de propreté. Pendant le jour, un lit s'y pliait en canapé, un vieux châle figurait un tapis de table, la cheminée servait d'office, fermée par un paravent, et sur un fourneau, grand comme une chaufferette, les plats cuisaient discrètement. Le calme, voili le rêve de cette pauvre femme agitée à toutes les tergiversations d'un compagnon incommode.

Dès les premiers jours, M. Chèbe avait fait écrire en lettres d'un pied sur la peinture fraîche de sa devanture :

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