‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 13 sur 26 · COMMISSION-EXPORTATION · texte numérisé non relu

COMMISSION-EXPORTATION

Pas de mention spéciale. Ses voisins ven> (Jaient du drap, du tulle, des toiles ; lui était ilisposé à tout vendre, sans se résigner à savoir au juste quoi. Que de raisonnements cela valait à M- Chèbe, le soir à la veillée I

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— Je ne me connais pas en toile ; mais pour les draps j'en réponds. Seulement, si je Êûs les draps, il me faut un vojageor; car c'est de Sedan et d'Elbeuf que viennent les meilleures sortes. Les toiles peintes, je n'en parle pas ; îl Êiudrait être en été. Pour le tulle, c'est impossible ; la saison est trop avancée.

Le plus souvent il terminait son incertitude, en disant :

— La nuit porte conseil... allons nous coucher.

Et il y allait^ au grand soidagement de sa femme.

Après trois on quatre mois de cette existence, M. Chèbe commença à s'ennuyer. Les douleurs de tète, les étourdissements revinrent petit à petit. Le quartier éuit bruyant, malsain.

D'ailleurs les affidres n'allaient pas. Rien ne marchait, ni les draps, ni les tissus, rien.

C'est à ce moment de nouvelle crise que M°* Planus, ma sœur, fit sa visite k propos de Sidonie.

La vieille fille s'était dit en route : « Prenons des ménagements...» Mais, comme tous les gens timides, elle se débarrassa de son fardeau, dès en entrant, aux premiers mots.

Ce fut un coup de théâtre. En entendant qu'on accusait sa fille, M** Chèbe se leva, tout indignée. Jamais on ne lui ferait croire

une chose pareille. Sa pauvre Sidonie était victime d'une infâme calomnie.

M. Chèbe, lui, le prit de très haut, avec des phrases, des airs de tête, rapportant tout à sa personne, selon son habitude. Comment pouvait-on supposer que son enfant à lui, une demoiselle Chèbe, fille d'un honorable commerçant connu depuis trente ans sur la place, fût capable de... Allons donc !

M"* Planus insista. Il lui en coûtait de passer pour une bavarde, une colporteuse de mauvaises nouvelles. Mais on avait des preuves certaines. Ce n'était plus un secret pour personne.

— Et quand cela serait ? s'écria M. Chèbe furieux de cette insistance... Est-ce à nous de nous en occuper? Notre fille est mariée. Elle vit loin de ses parents... C'est k son mari, beaucoup plus âgé qu'elle, à la conseiller, à la conduire... Y a-t-il songé seulement ?

Sur ce, le petit homme se mit à déblatérer contre son gendre, ce Suisse au sang lourd, qui passait sa vie dans son bureau à chercher des mécaniques, refusait d'accompagner sa jeune femme dans le monde, et préférait à tout ses habitudes de vieux garçon, la pipe, la brasserie.

Il fallait voir de quel air de dédain aristo* rratique M. Chèbe prononçait ce mot : « la

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des casiers vides, tout ce singulier intérieur assez pareil à un lendemain de faillite. Silencieux, la bouche pincée dédaigneusement dans une résolution de mutisme, il avait l'air de dire à la vieille fille : « La journée est finie... c'est l'heure de rentrer chez soi...» Et pendant ce temps on entendait M"" Chèbe qui sanglotait dans l'arrière-boutique, en allant et venant autour du souper.

M"* Planus en fut pour sa visite.

— Eh bien ? lui demanda le vieux Sigismond, qui l'attendait avec impatience.

— Ils n'ont pas voulu me croire, et on m'a mise poliment à la porte.

Elle en avait les larmes aux yeux, de son humiliation.

Le vieux devint tout rouge, et lui prenant la main avec un grand respect :

— Mademoiselle Planus, ma sœur, lui dit-il gravement, je vous demande pardon de vous avoir fait faire cette démarche ; mais il s'agissait de l'honneur de la maison Fromont.

A partir de ce moment, Sigismond devint de plus en plus triste. Sa caisse ne lui paraissait plus sûre ni solide. Même quand Fromont jeune ne lui demandait pas d'argent, il avait peur; et il résumait toutes ses craintes par trois mots qui lui revenaient continuellement en causant avec sa sœur :

KT KISLEK AINà I9J

— Chai bas gonfianztl.., disait-il dans son lourd jargon de là-bas.

Toujours préoccupé de sa caisse, la nuit il rêvait quelquefois que, disjointe de partout, clic restait ouverte malgré tous les tours de clef, ou bien qu'un grand coup de vent dinpcrsait les papiers, les billets, les chèques, les valeur», et qu'il courait après dans toute la fabrique, s'épuisant à vouloir les ramasser.

Le jour, derrière son grillage, au calme de son bureau, il lui semblait qu'une petite souris blanche s'était introduite au fond du coffre, en train de tout grignoter et de tout détruire, plus grasse et plus belle à mesure que le désastre augmentait.

Aussi, lorsqu'au milieu de rapri;s-midi, Sidonie apparaissait sur le perron dans son joli plumage de cocotte, le vieux Sigiimond frémissait de rage. Pour lui, c'était la ruine de la maison qui passait, la ruine on grande toilette, avec son petit coupé à la porte et sa mine reposée d'heureuse coquette.

M"" Risler ne se doutait pas qu'il y avait là, à cette fenêtre du rez-de-chaussée, un ennemi de tous les instants, qui guettait bes moindres actions, les plus menus délai la de sa vie, les allées et venues de la maîtresse de piano, la grande couturière arrivant le matin, tous les cartons qu'on apportait, la casquette galonnée

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des employés du « Louvre » dont la lourde voiture s'arrêtait à la porte avec un bruit de grelots, comme une diligence traînée par de forts chevaux qui menaient la maison Fromont à la faillite en grande vitesse.

Sigismond comptait les paquets, les pesait de Tocil au passage, et, par les fenêtres ouvertes, pénétrait curieusement dans l'intérieur des Risler. Les tapis qu'on secouait à grand fracas, les jardinières amenées au soleil, pleines de fleurs maladives, hors saison, chères et rares, les tentures éblouissantes, rien ne lui échappait.

Les acquisitions nouvelles du ménage lui sautaient aux yeux, se rapportant à quelque forte demande d'argent.

Mais ce qu'il étudiait encore plus que tout, c'était la physionomie de Risler.

Pour lui, cette femme était en train de changer son ami, le meilleur, le plus honnête des hommes, en un coquin effronté. Pas le moindre doute à garder là-dessus. Risler savait son déshonneur, il l'acceptait. On le payait pour se taire.

Certainement il y avait quelque chose de monstrueux dans une supposition pareille.

Mais c'est le propre des natures candides, qui apprennent le mal sans l'avoir jamais connu, d'aller tout de suite trop loin, au delà. II ne

ET RISLHR AINÏ^ I9Ç

fois convaincu de la trahison de Sidonie et de Georges, l'infamie de Risler avait semblé au caissier moins impossible à admettre. Et d'ailleurs, comment s'expliquer autrement cette insouciance devant les dépenses de l'associé ?

Ce brave Sigismond, dans son honnêteté mesquine et routinière, ne pouvait pas comprendre la délicatesse de cœur de Risler. En même temps ses habitudes méthodiques de teneur de livres et sa clairvoyance commerciale étaient à cent lieues de ce caractère distrait, étourdi, moitié artiste, moitié inventeur. Il jugeait tout cela d'après lui-même, ne pouvant deviner ce que c'est qu'un homme en mal d'invention, enfermé dans une idée fixe. Ces gens-là sont des somnambules. Ils regardent sans voir, les yeux en dedans.

Pour Sigismond, Risler y voyait.

Cette pensée rendait le vieux caissier très malheureux. Il commença à dévisager son ami, chaque fois que celui-ci entrait à la caisse ; ensuite, découragé par cette indifférence impassible qu'il croyait préméditée et voulue, plaquée sur son visage comme un masque, il finit par se détourner, cherchant dans les paperasses pour éviter ces regards faux, et ne parlant plus à Risler que les yeux fixés sur les allées du jardin ou sur l 'entre-croisement du grillage. Ses paroles mêmes étaient toutes déroutées,

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b\gr\es comme ses reg^ards. On ne savait positivement plus à qui il s'adressait.

Plus de sourire amical, plus de souvenirs feuilletés ensemble au livre de caisse de la fabrique :

— Voici l'année où tu es entré.... ta première augmentation... Te rappelles-tu? Nous avons été dîner chez Douix ce jour-là... Puis, le soir, au café des Aveugles... Hein ? quelle ribote I

A la longue, Risler s'aperçut du singulier refroidissement survenu entre Sigismond et lui. Il en parla à sa femme.

Depuis quelque temps elle sentait cette antipathie rôder autour d'elle. Parfois, en traversant la cour, elle était comme gênée par des regards malveillants qui la faisaient se retourner nerveusement vers la niche du vieux caissier. Cette brouille des deux amis l'effraya, et bien vite elle s'arrangea pour mettre son mari en garde contre les mauvais propos de Plan us :

— Vous ne voyez donc pas qu'il est jaloux de vous, de votre position?... Un ancien égal devenu son supérieur, ça le suffoque... Mais s'il fallait s'occuper de toutes ces malveillances... Tenez!... moi, j'en suis entourée ici.

Le bon Risler arrondissait ses gros yeux :

— Toi ?

— Mais oui, c'est clair... tous ces gens-là me détestent. Ils en veulent à la petite Chèbe

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d'être devenue M"* Risler atné... Dieu sait ce qu'il se débite d'infamies sur mon compte...

Et votre caissier n'a pas sa langue dans sa poche ) je vous en réponds... Quel méchant homme !

Ces quelques mots eurent leur effet. Risler, indigné, trop fier pour se plaindre, rendit froideur pour froideur. Ces honnêtes gens, pleins de défiance l'un pour l'autre, ne pouvaient plus se rencontrer sans un mouvement pénible, si bien qu'au bout de quelque temps Risler atné finit par ne plus jamais entrer à la caisse. Cela lui était facile d'ailleurs, Fromont jeune étant chargé de toutes les questions d'argent. On lui montait son mois tous les trente. II y eut là une facilité de plus pour Georges et Sidonie, et la possibilité d'une foule de tripotages infâmes.

Elle s'occupait alors de compléter son programme de vie luxueuse. Il lui manquait une maison de campagne. Au fond, elle détestait les arbres, les champs, les routes qui vous inondent de poussière : — « Tout ce qu'il y a au monde de plus triste,» disait-elle. Seulement Claire Fromont passait l'été à Savigny. Dès les premiers beaux jours, on faisait les malles à l'étage au-dessous, on décrochait les rideaux ; et une grande voiture de déménagement, où le berceau de la fillette balançait sa nacelle bleue,

s'en allait vers le château du grand-père. Puis un matin, la mère, la grand'mère, l'enfant et la nourrice, tout un fouillis d'étoffes blanches, de voiles légers, partait au grand trot de deux chevaux vers le soleil des pelouses et l'ombre adoucie des charmilles.

Alors Paris était laid, dépeuplé ; et quoique Sidonie l'aimât,- même dans cette saison d'été qui le chauffe comme une fournaise, il lui en coûtait de penser que toutes les élégances, les richesses parisiennes, se promenaient au long des plages sous leurs ombrelles claires, et faisaient du voyage un prétexte à mille inventions nouvelles, à des modes originales très risquées, où il est permis de montrer qu'on a une jolie jambe et des cheveux châtains annelés et longs bien à soi.

Les bains de mer? il n'y fallait pas penser; Risler ne pouvait pas s'absenter.

Acheter une campagne? on n'en avait pas encore les moyens.

L'amant était bien là, qui n'aurait pas mieux demandé que de satisfaire ce nouveau caprice ; mais une maison de campagne ne se dissimule pas comme un bracelet, comme un cachemire.

Il fallait la faire accepter par le mari. Ce n'était pas facile; pourtant avec Risler on pouvait essayer.

Pour préparer les voies, elle lui parlait sans

cesse d'un petit coin de campagne, pas trop cher, tout près de Paris. Risler l'écoutait en souriant. Il pensait à l'herbe haute, au verger plein de beaux fruits, déjà tourmenté par ce besoin de posséder qui vient avec la fortune ; mais comme il était prudent, il disait :

— Nous verrons... nous verrons... Attendons la fin de l'année.

La fin de l'année, c'est-à-dire l'inventaire.

L'inventaire !

C'est le mot magique. Toute l'année on va, on va, dans le tourbillon des afifaires. L'argent entre, sort, circule, en attire d'autre, se disperse ; et la fortune de la maison, comme une couleuvre brillante, insaisissable, sans cesse en mouvement, s'allonge, se raccourcit, diminue ou s'augmente, sans qu'il soit possible de se rendre compte de son état avant un moment de repos. A l'inventaire seulement, on saura ce qu'il en est, et si cette année, qui semble bonne, le sera définitivement.

En général, il se fait vers la fin de décembre, aux approches de Noël ou du jour de l'an.

Comme il exige des heures supplémentaires de travail, pour le faire on s'attarde très avant dans la nuit. Toute la maison est sur pied.

Les lampes, qui restent allumées dans les bureaux longtemps ajTrès leur fermeture, semblent participer à l'air de fête qui anime cette

dernière semaine de l'année, où tant de fenêtres s'éclairent aux soirées de famille.

Jusqu'au plus petit employé de la maison, chacun s'intéresse aux résultats de l'inventaire. Les augmentations, les gratifications du jour de l'an, dépendront de ce bienheureux chiffre. Aussi, pendant que se débattent les intérêts immenses d'une fabrique, à des cinquièmes étages ou dans de petits appartements de banlieue, les femmes d'employés, les enfants, les vieux parlent de l'inventaire, dont le résultat se fera sentir ou par un redoublement d'économie, ou par quelque achat longtemps reculé que la gratification va rendre enfin possible.

Chez Fromont jeune et Risler aîné, Sigismond Planus est le dieu de la maison en ce moment, et son petit grillage un sanctuaire où veillent tous les commis. Dans le silence de la fabrique endormie, les lourdes pages des grands livres bruissent en tournant ; des noms appelés à haute voix amènent des recherches dans d'autres registres. Les plumes grincent. Le vieux caissier, entouré de ses lieutenants, a l'air affairé et terrible. De temps en temps, Fromont jeune, au moment de monter en voiture, arrive, le cigare aux dents, ganté, tout prêt. Il marche lentement, sur la pointe des pieds, se penche au grillage :

— £h bien !... ça marche ?,..

Sigismood pousse un grognement, et le eune maître de maison s'en va sans oser en demander davantage. II devine bien à la mine du caissier que les nouvelles seront mauvaises.

En efiet, depuis les années de révolution où l'on se battait dans les cours de la fabrique, jamais si pitoyable inventaire ne s'était encore vu à la maison Fromont. Dépenses et recettes se balançaient. Les frais généraux a^-aient tout absorbé, et, de plus, Fromont jeune se trouvait redevable envers la caisse de sommes importantes. II fallait voir la mine consternée du vieux Planus quand, le 31 décembre, il monta rendre compte à Georges de ses opérations.

Celui-ci prit la chose très gaiement. Tout marcherait mieux dans la suite. Et pour rétablir la bonne humeur du caissier, il lui donna une gratification extraordinaire de mille francs au lieu de cinq cents francs que donnait autrefois son oncle. Tout le monde se ressentit de cette disposition généreuse ; et, dans le contentement universel, le résultat déplorable des comptes de fin d'année fut vite oublié. Quant à Risleri c'est Georges qui voulut se charger de le mettre au courant de la situation.

Quand il entra dans le petit cabinet de son associé, éclairé d'en haut par un jour d'atelier

qui tombait d'aplomb sur la méditation de l'inventeur, Fromont jeune eut un moment d'hésitation, la honte et le remords de ce qu'il venait faire.

L'autre, au bruit de la porte, s'était retourné joyeusement :

— Chorche, Cherche, mon ami... Je la tiens, notre Imprimeuse.» Il y a encore quelques petites choses à trouver... C'est égall maintenant je suis sûr de mon afiaire... Vous verrez ça... vous verrez ça... Ah! les Prochasson auront beau s'escrimer... Avec l'imprimeuse Risler, nous enfonçons toutes les concurrences.

— Bravo, mon camarade! répondit Fromont jeune... Voilà pour l'avenir; mais le présent, vous n'y songez pas. Et cet inventaire !...

— Tiens ! c'est vrai. Je n'y pensais plus... Ce n'est pas brillant, n'est-ce pas?

Il disait cela devant la physionomie de Georges un peu ému, embarrassé.

Celui-ci reprit : « Mais si, très brillant au contraire. Nous avons lieu d'être satisfaits, surtout pour notre première année... Nous avons chacun quarante mille francs de bénéfice; et comme j'ai pensé que vous auriez peut-être besoin d'argent pour donner des étrennes à votre femme... »

Sans oser regarder en face l'honnête homme

ET RISLBK AlNÉ ao)

qu'il était en train de tromper, Fromont jeune posa sur la table une liasse de chèques et de billets.

Risler aîné eut un moment d'émotion. Tant d'argent à la fois, pour lui, pour lui seul! Il pensa tout de suite à la générosité de ces Fromont, qui l'avaient fait ce qu'il était, puis à sa petite Sidonie, à ce souhait si souvent exprimé par elle et qu'il allait pouvoir satisfaire.

Les larmes aux yeux, un bon sourire aux lèvres, il tendit les deux mains à son associé:

— Je suis content... je suis content...

C'était son mot des grandes occasions. Puis,

montrant les liasses de billets étalés devant lui avec ce léger feuilletage qui en fait de si fugitives paperasses toujours prêtes à s'envoler :

— Savez-vous ce que c'est que ça? dit-il à Georges d'un air de triomphe... Ça, c'est la maison de campagne de Sidonie.

Parbleu !

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