‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 2 sur 26 · UNE NOCE CHEZ VÉFOUR · texte numérisé non relu

UNE NOCE CHEZ VÉFOUR

ADAMB Chèbel

— Mon garçon?...

— Je suis content..

C'était bien la vingtième fois de

la journée que le brave Risler disait qu'il était content, et toujours du mime air attendri et paisible, avec la même voix lente, sourde, profonde cette voix qu'étreint

FROMONT JBUNE

l'émotion et qui n'ose pas parler trop haut de peur de se briser tout à coup dans les larmes.

Pour rien au monde, Risler n'aurait voulu pleurer en ce moment, — voyez-vous ce marié s'attendrissant en plein repas de noces! — Pourtant il en avait bien envie. Son bonheur l'ëtoufiait, le tenait par la gorge, empêchait les mots de sortir. 'Tout ce qu'il pouvait faire, c'était de murmurer de temps en temps avec un petit tremblement de lèvres : « Je suis content... Je suis content... »

Il avait de quoi l'être, en effet.

Depuis le matin, le pauvre homme se crojrait emporté par un de ces rêves magnifiques dont on craint de se réveiller subitement, les yeux éblouis; mais son rêve, à lui, ne semblait jamais devoir finir. Cela avait commencé à cinq heures du matin, et à dix heures du soir, dix heures très précises à l'horloge de Véfour, cela durait encore.. .

Que de choses dans cette journée, et comme les moindres détails lui restaient présents !

Il se voyait au petit jour, arpentant sa chambre de vieux garçon dans une joie mêlée d'impatience, la barbe déjà faite, l'habit passé, deux paires de gants blancs en poche... Maintenant voici les voitures de gala, et dans la première, là-bas — celle qui a des chevaux blancs, des guides blanches, une- doublure de

BT XISLEX Liât

damas jaune — la parure de la mariée s'apercevant comme un nuage... Puis l'entrée à l'église, deux par deux, toujours le petit nuage blanc en tête, flottant, léger, éblouissant.. L'orgue, le suisse, le sermon du curé, les cierges éclairant des bijoux, des toilettes de printemps... Et cette poussée de monde à la sacristie, le petit nuage blanc, perdu, noyé, entouré, embrassé, pendant que le marié distribue des poignées de main à tout le haut commerce parisien venu là pour lui finire honneur... Et le grand coup d'orgue de la fin, plus solennel à cause de la porte de l'église large ouverte qui fait participer la rue entière à la cérémonie de &mille, les sons passant le porche en même temps que le cortège, les exclamations du quartier, une brunisseuse en grand tablier de lustrine disant tout haut :

« Le marié n'est pas beau, mais la mariée est crânement gentille... » C'est cela qui vous rend fier quand on est le marié 1...

Ensuite le déjeuner à la finbrique, dans un atelier orné de tentures et de fleurs, la promenade au bois, une concession faite à la bellemère, M"* Chèbe, qui, en sa qualité de petite bourgeoise parisienne, n'aivait pas cru sa fille mariée sans un tour de lac ni une visite à la cascade... Puis la rentrée pour le dîner, pendant que les lumières s'allumaient sur le boule-

vard, où les gens se retournaient pour voir passer la noce, une vraie noce cossue, menée au train de ses chevaux de louage jusqu'à l'escalier de Véfour.

Il en était là de son rêve.

A cette heure, engourdi de fetigue et de bien-être, le bon Risler regardait vaguement cette immense table de quatre-vingts couverts, terminée aux deux bouts par un fer à cheval, surmontée de visages souriants et connus, où il lui semblait voir son bonheur reflété dans tous les yeux. On arrivait à la fin du dîner. La houle des conversations particulières flottait tout autour de la table. Il y avait des profils tournés l'un vers l'autre, des manches d'habit noir derrière des corbeilles d'asclépias, une mine rieuse d'enfant au-dessus d'une glace aux fruits; et le dessert au niveau des visages entourait toute la nappe de gaieté, de couleurs, de lumières.

Oh ! oui, Risler était content.

A part son frère Frantz, tous ceux qu'il aimait se trouvaient là. D'abord, en face de lui, Sidonie, hier la petite Sidonie, aujourd'hui sa femme. Pour dîner, elle avait quitté son voile, elle était sortie de son nuage. A présent, de la robe de soie toute blanche et unie, montait un joli visage d'un blanc plus mat et plus doux, et la couronne de cheveux — au-dessous de

ET MISLEB AIXÉ

Tautre couroime si coirectement tressée — TOUS avait des révoltes de vie, des reflets de petites plumes ne demandant qu'à s'envoler.

Mais les maris ne voient pas ces choses-U.

Après Sidonie et Frantz, ce que Risler aimait le plus au monde, c'était madame Georges Fromont, celle qu'il appelait « madame Chorche, » la femme de son associé, la fille de défunt Fromont, son ancien patron et son dieu. Il l'avait mise près de lui, et dans sa bçon de lui parler on sentait de la tendresse et de la déférence. C'était une toute jeune femme, à peu près du même âge que Sidonie, mais d'une beauté plus correcte, plus tranquille. Elle causait peu, dépaysée dans ce monde mêlé, s'efforçant pourtant d'y paraître aimable.

De l'autre côté de Risler se tenait M"* Chèbe, la mère de la mariée, qui rayonnait, éclatait dans sa robe de satin vert luisante comme un bouclier. Depuis le matin, toutes les pensées de la bonne femme étaient aussi brillantes que cette robe de teinte emblématique. A tout moment elle se disait à elle-même : « Ma fille épouse Fromont jeune et Risler aîné de la rue des Vieilles - Haudriettes !... » Car, dans son esprit, ce n'éuit pas Risler atné seul que sa fille épousait, c'était toute l'enseigne de la maison, cette raison sociale fameuse dans le commerce de Paris; et chaque fois qu'elle

constatait cet événement glorieux, M»* Chèbe se tenait encore plus droite, tendant la soie du bouclier à la faire craquer.

Quel contraste avec l'attitude de M. Chèbe, placé quelques chaises plus loin ! En ménage, généralement, les mêmes causes produisent des effets tout à fait différents. Ce petit homme au grand front d'utopiste, poli, bosselé, et vide comme une boule de jardin, avait l'air aussi furieux que sa femme était rayonnante. Cela ne le changeait pas, du reste, car M. Chèbe rageait tout le long de l'année. Ce soir-là, pourtant, il n'avait pas sa mine piteuse et fanée d'habitude, ni ce large paletot flottant dont les poches ressortaient gonflées par des échantillons d'huile, d« vin, de truffes, de vinaigre, selon qu'il plaçait l'une ou l'autre de ces marchandises. Son habit noir, magnifique et neuf, faisait pendant à la robe verte ; mais malheureusement ses pensées étaient de la couleur de son habit... Pourquoi ne l'avait-on pas mis près de la mariée, comme c'était son droit?... Pourquoi avait-on donné sa place à Fromont jeune?... Et le vieux Gardinois, le grand-père des Fromont, qu'est-ce qu'il faisait près de Sidonie ?... Ah ! voilà 1 Tout aux Fromont et rien aux Chèbe... Et ces gens-là s'étonnent qu'on fasse des révolutions 1...

Heureusement que, pour épancher sa bile,

ET ftISLEK AINt

l'enragé petit homme avait près de lui son ami Delobelle, vieux comédien en retrait d'emploi, qui l'écoutait avec sa ph]rsionomie placide et majestueuse des gfrands jours. On a beau être éloigné du théitre depuis quinze ans par la mauvaise volonté des directeurs, on trou%'c encore, quand il finut, des attitudes scéniques appropriées aux événements. C'est ainsi que, ce soir-là, Delobelle avait sa tête des jours de noces, mine demi-sérieuse, demi-souriante, condescendante aux petites gens, à la fois aisée et solennelle. On eût dit qu'il assistait, en vue de toute une salle de spectacle, à un festin de premier acte autour de mets en carton, et il avait d'auUnt plus l'air de jouer un rôle, ce fantastique Delobelle, que compunt bien qu'on utiliserait son talent dans la soirée, mentalement, depuis qu'on était à table, il repassait les plus beaux morceaux de son répertoire, ce qui donnait à sa figure une expression vague, factice, détachée, cet air finussement attentif du comédien en scène, feignant d'écouter ce qu'on hii dit, mais ne pensant tout le temps qu'à sa réplique.

Chose singulière, la mariée, elle aussi, avait un peu de cette expression. Sur ce jeune et joli visage, que le bonheur animait sans l'épanouir, une préoccupation secrète apparaissait ; et, par moments, comme si elle s'était parlé à

Xa FROMONT fBUNB

elle-même, le frétillement d'un sourire passait au coin de sa lèvre.

C'est avec ce petit sourire qu'elle répondait aux plaisanteries un peu gaillardes du grandpère Gardinois, assis à sa droite :

— Cette Sidonie, tout de même !... disait le bonhomme en riant... Quand je pense qu'il n'y a pas deux mois elle parlait d'entrer dans un couvent... On les connatt leurs couvents à ces fillettes!... C'est comme on dit chez nous : /# couvent de Saint-^ostph, çuatrt saiois sous It Ht /...

Et tout le monde autour de la table riait de confiance aux farces campagnardes de ce vieux paysan berrichon, à qui une fortune colossale tenait lieu, dans la vie, de cœur, d'instruction, de bonté, mais non d'esprit; car il en avait, le finaud, et plus que tous ces bourgeois ensemble. Parmi les gens très rares qui lui inspiraient quelques sympathies, cette petite Chèbe, qu'il avait connue toute gamine, lui plaisait tout particulièrement; et elle, de son côté, trop récemment riche pour ne pas vénérer la fortune, parlait à son voisin de droite avec une nuance très remarquée de respect et de coquetterie.

Pour celui de gauche, au contraire, Georges Fromont, l'associé de son mari, elle se montrait pleine de réserve. Leur conversation se bornait

BT Rt«LIR aîné ||

à des politesses de Uble, et même il y staU entre eux comme une affecution d'indifférence.

Tout à coup il se fit parmi les convives e« petit frémissement qui annonce qu'on va se lever, un bruit de soie, de chaises, le dernier mot des conversations, l'achèvement des rires; et dans ce demi-silence, M"* Chèbe, devenue communicative, disait très haut à un cousin de province en extase devant le maintien réservé et si tranquille de la nouvelle mariée debout en ce moment au bras de M. Gardtnois :

— Voyex-vous, cousin, cette enfant-là... Personne n'a jamais pu savoir ce qu'elle pensait • Alors tout le monde se leva et on passa dans te gfrand salon.

Pendant que les invités du bal arrivaient en foule se mêler aux invités du dîner, que l'or* chestre s'accordait, que les valseurs à loripion faisaient la roue devant les toilettes blanches des petites demoiselles impatientes, le marié, intimidé par tout ce monde, s'était réfuté avec son ami Planus ~^ Sif^ismond Planus, caissier de la maison Fromont depuis trente ans ~^ dans cette petite f;;alerie ornée de fleurs, tapissée d'un papier de bosquet à feuilla^ grimpant qui fait comme un fond de verdure aux salons dorés de Véfour. Là, du moins, ils étaient seuls, ils pouvaient causer :

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^ Sigismond, mon vieux... je suis content...

Et Sigismond aussi était content ; mais Risler ne lui laissait pas le temps de le dire. Mainte* nant qu'il n'avait plus peur de pleurer devant le monde, toute la joie de son cœur débordait :

— Pense donc, mon ami !... C'est si extraordinaire qu'une jeune fille comme elle ait bien voi^lu de moi. Car enfin, je ne suis pas beau. Je n'avais pas besoin que cette effrontée de ce matin me le dise pour le savoir. Puis j'ai quarante-deux ans... Elle qui est si mignonne!... U y en avait tant d'autres qu'elle pouvait choisir, des plus jeunes, des plus huppés, sans parler de mon pauvre Frantz, qui l'aimait tant..« Eh bien 1 non, c'est son vieux Risler qu'elle a voulu... Et cela s'est fait si drôlement... Depuis longtemps je la voyais triste, toute changée. Je pensais bien qu'il y avait quelque chagrin d'amour là*dessous... Avec la mère, nous cherchions, nous nous creusions la tête pour savoir qui ça pouvait être... Voilà qu'un matin M** Chèbe entre dans ma chambre et me dit en pleurant : « C'est vous qu'elle aime, mon pauvre ami!...» Et c'était moi... c'était moi... Hein? qui se serait jamais douté d'une chose pareille ? Et dire que dans la même année j'ai eu ces deux grandes fortunes... Associé de U maison Fromont et marié à Sidonie... Oh !

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A ce moment, lur une mesure de taIm tour* noyante et entrntnante, un couple de viil«euri entra en tourbillonnant dam le petit talon.

C'étaient la mari^ et Tassocid de Riiler, Georftet Fromont. Auui Jeunes, aussi tf Usants l'un que Tautre, ils causaient à mi-voix, enfermant leurs paroles dans les cercles étroits de la valse :

— Vous mentei... disait Sidonie un peu pâle, toujours aveo son petit sourire.

Et Tautre, plus pâle qu'elle, répondait :

— Je ne mens pas. C'est mon oncle qui a voulu ce mariage. 11 allait mourir... vous tftiei partie... Je n'ai pas os4 dire non.^

De loin, Risler les admirait :

— Comme elle est jolie i comme ils dansent bien )...

Mais en l'apercevant, les valseurs se sdpa* rèrent, et Sidonie vint à lui vivement :

<— Comment t vous voilà? Uu'est<e que vous faites?... On vous cherche partout. Pourquoi n'Ites-vous pas là-bas ?...

Tout en parlant, d'un joli mouvement de femme impatiente elle lui refaisait son nwud de cravate. Cela ravissait Risler, qui souriait h Sigismond du coin de l'asl, trop heureux do sentir dans son cou le frôlement de cette petite main |^nt<to pour s'apea^evoir qu'elle frémissait de tous ses doigts fins.

^ Prenet-moi le bras, lui dit -cl le; et iU ren«

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trèrent ensemble dans les salons. La longue robe à traîne blanche faisait paraître encore plus gauche l'habit noir mal coupé, mal porté ; mais un habit ne se refait pas comme un nœud de cravate : il fallait bien le prendre tel qu'il était... Pendant qu'ils saluaient, en passant, tous ces gens empressés à leur sourire, Sidonie eut un moment de fierté, de vanité satisfaite. Malheureusement cela ne dura pas. Il y avait dans un coin du salon une jeune et jolie femme que personne n'invitait et qui regardait les danses d'un œil calme, éclairé par toute la joie de la première maternité. Dès qu'il l's^perçut, Risler alla droit à elle et obligea Sidonie à s'asseoir à son côté. Inutile de dire que c'était M"« « Chorche. » A quelle autre aurait-il parlé avec cette tendresse respectueuse ? Dans quelle autre main que la sienne aurait-il pu mettre la main de sa petite Sidonie en disant : « Vous l'aimerez bien, n'est-ce pas? Vous êtes si bonne... Elle a tant besoin de vos conseils, de votre science du monde... »

— Mais, mon bon Risler, répondait M"' Georges, Sidonie et moi nous sommes d'anciennes amies... Nous avons toutes raisons pour nous aimec encore...

Et son regard tranquille et franc cherchait, sans y parvenir, à rencontrer celui de l'ancienne amie...

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Avec sa parfaite ignorance des femmes et l'habitude qu'il avait de traiter Sidonie comme une enfant, Risler continua du même ton :

— Prends modèle sur elle, vois-tu petite...

Il n*7 en a pas deux au monde comme M"» Chorche. C'est tout le cœur de son pamTe père... Une vraie Fromont!...

Sîdooie, les yeux baissés, s'inclinait sans rien répondre, avec un frisson imperceptible qui courait du bout de sa bottine de satin au dernier brin d'oranger de sa couronne. Mais le brave Risler ne voyait rien. L'émotion, le bal, la musique, toutes ces fleurs, toutes ces lumières... Il était ivre, il était fotL Cette atmosphère de bonheur incomparable qui l'entourait, il croyait que tous les autres la respiraient comme lui. Il ne sentait pas les rivalités, les petites haines qui se croisaient au-dessus de tous ces fronts parés.

Il ne voyait pas Delobelle accoudé à la cheminée, las de son attitude étemelle, une main dans le gilet, le chapeau sur la hanche, pendant que les heures s'écoulaient sans que personne songeât à utiliser ses talents. Il ne voyait pas M. Chèbe, qui se morfondait sombrement entre deux portes, plus furieux que jamais contre les Fromont... Oh ! ces Fromont !... Quelle place ils tenaient à cette noce... Ils étaient là tous, avec leurs femmes, leurs enfants.

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leurs amis, les amis de leurs amis... On aurait dit le mariage de l'un d'eux... Qui parlait des Risler ou des Chèbe?... On ne l'avait pas même présenté, lui, le père !... Et ce qui redoublait la fureur du petit homme, c'était l'attitude de M"" Chèbe souriant maternellement à tout le monde dans sa robe à reflets de scarabée.

D'ailleurs il se trouvait là, comme à presque toutes les noces, deux courants bien distincts qui se frôlaient sans se confondre. L'un des deux fit bientôt place à l'autre. Ces Froment qui irritaient tant M. Chèbe et qui formaient l'aristocratie du bal, le président de la Chambre de commerce, le s}mdic des avoués, un fameux chocolatier député au Corps législatif, le vieux millionnaire Gardinois, tous se retirèrent un peu après minuit. Derrière eux, Georges Fromont et sa femme remontèrent dans leur coupé. Il ne resta plus que le côté Risler et Chèbe, et aussitôt la fête, changeant d'aspect, devint plus bruyante.

L'illustre Delobelle, fatigué de voir qu'on ne lui demandait rien, s'était décidé à se demander quelque chose à soi-même, et commençait d'une voix retentissante comme un gong le monologue de Ruy-Blas : «Bon appétit, messieurs !... » pendant qu'on se pressait au buffet devant les chocolats et les verres de punch. De

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petites toilettes économiques s'éuUient sur les banquettes, heureuses de fain enfin leur effet, et çà et U des petiu jeunes gens de boutique, dévorés de gmndinerie, s'amusaient à risquer un quadrille. Depuis longtemps la mariée croulait partir. Enfin elle disparut avec Risler et M-* Chèbe. Quant à M. Chèbe, qui avait l ei ouv r é toute son importance, impossible de remmener. 11 fallait quelqu'un pour fidre les honneurs, que diantre!... Et je vous réponds que le petit homme s'en chargeait! 11 était rouge, allumé, fringant, turbulent, presque séditieux. D'en bas, on l'entendait causer politique avec le maître-d'hôtel de Véfour et tenir des propos d'une hardiesse...

^ Par les rues désertes, la voiture de noces, dont le cocher alourdi tenait les brides blanches un peu lâches, roulait lourdement vers le Marais.

M"* Chèbe parlait beaucoup, énumérant tovtes les splendeurs de ce jour mémorable, s'otasiant surtout sur le dtner dont la carte banale avait été pour elle la plus haute exprèssioo du luxe. Sidonie rivait dans l'ombre de la voiture, et Risler, assis en fiice d'elle, s'il ne disait plus : « Je suis content... » le pensait en lui-même de tout son cœur. Une fois il essaya de prendre une petite main blanche qui s'appuyait contre la glace relevée, mais elle se

retira bien vite^ et il restait là sans bouger, perdu dans une adoration muette.

On traversa les Halles, la rue de Rambuteau pleine de voitures de maraîchers ; puis, vers le bout de la rue des Francs-Bourgeois, on tourna le coin des Archives pour entrer dans la rue de Braque. Là ils s'arrêtèrent une première fois, et madame Chèbe descendit devant sa porte, trop étroite pour la splendide robe de soie verte qui s'engloutit dans l'allée avec des froissements de révolte et un murmiu-e de tous ses volants... Quelques minutes après, un grand portail massif de la rue des Vieilles-Haudriettes, portant dans son écusson d'ancien hôtel, audessous d'armoiries à demi disparues, une enseigne en lettres bleues : fafiers peints, s'ouvrait à deux battants pour laisser passer la voiture de gala.

Cette fois la mariée, immobile et comme endormie, sembla se réveiller subitement, et si toutes les lumières n'avaient pas été éteintes dans les immenses bâtiments, ateliers ou magasins, alignés sur la cour, Risler aurait pu voir un sourire de triomphe éclairer tout à coup ce joli visage énigmatique. Les roues adoucissaient leur bruit sur le sable fin d'un jardin, et bientôt s'arrêtaient devant le perron d'un petit hôtel à deux étages. C'était là qu'habitait le jeune ménage des Fromont, et Risler atné avec sa

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reconnut tout de suite. C'était la fenêtre du palier sur lequel habitaient ses parents.

La fenêtre du carré !...

Que de choses ce nom seul lui rappelait ! Que d'heures, que de jours elle avait passés là, penchée à ce rebord humide sans appui ni balcon, à regarder du côté de la fabrique!

Encore en ce moment elle croyait voir là-haut la mine chiffonnée de la petite Chèbe; et dans l'encadrement de cette croisée de pauvre, toute sa vie d'enfant, sa triste jeunesse de fille de Paris, se déroulaient devant ses yeux.

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EISTOIRE DE LA PETITE CHfcSE.

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