‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 3 sur 26 · TROIS MÉNAGES SUR UN PALIER · texte numérisé non relu

TROIS MÉNAGES SUR UN PALIER

Paris, pour les ménages paurres à Tétroit dans leurs appartements trop petits, le palier commun est comme une pièce de plus, un agrandissement du logis. C'est par là que, l'été, un peu d'air arrive du dehors, là que les fenuies causent, que les eniants jouent. Quand la petite Chèbe fitisait trop de train à la maison, sa mère lui disait : « Tiens ! tu m'ennuies... va jouer sur le carré. » Et Tenlant y courait bien vite.

Ce palier, au dernier étage d'une ancienne maison où Ton n'avait pas ménagé l'espace,

formait comme un grand couloir, haut de pla* fond, protégé du côté de l'escalier par la ranape en fer forgé, éclairé par une large fenêtre d'où l'on voyait des toits, des cours, d'autres fenêtres, et, plus loin, le jardin de l'usine Fromont appa« raissant comme un coin vert daps l'intervaUe des vieux murs gigantesques.

Tout cela n'avait rien de bien gai, mais IViifant se plaisait là beaucoup mieux que chec elle. Leur intérieur était si triste, surtout quand il pleuvait et que Ferdinand ne sortait pas.

Cerveau toujours fumant d'idées nouvelles qui, par malheur, n'aboutissaient jamais, Ferdinand Chèbe était un de ces bourgeois paresseux et à projets comme il y en a tant à Paris. Sa femme, qu'il avait d'abord éblouie, s'était vite aperçue de sa nullité et avait fini par supporter patiemment et du même air ses rêves de fortune continuels et les déconvenues qui suivaient immédiatement.

Des quatre-vingt mille francs de dot apportés par elle et gaspillés par lui dans des entreprises ridicules, il ne leur restait qu'une petite rente qui les posait encore vis-à-vis des voisins, comme le cachemire de M"« Chèbe, sauvé de tous les naufrages, ses dentelles de noces, et deux boutons en brillants, très petits, très modestes, que Sidonie suppliait parfois sa mère de lui montrer au fond du tiroir de commode, dan

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logerie, et bien d'autres choses encore. Malheureusement, il se lassait, ne trouvait jamais sa position suffisante pour un ancien commerçant à tilbury, et, petit à petit, à force de juger toute occupation au-dessous de lui, il était devenu vieux, incapable, un véritable oisif prenant le goût de la flâne, un badaud.

On a beaucoup reproché aux artistes leurs bizarreries, leurs caprices de nature, cette horreur du convenu qui les jette dans des sentiers à côté ; mais qui dira jamais toutes les fantaisies ridicules, toutes les excentricités niaises dont un bourgeois inoccupé peut arriver à combler le vide de sa vie ? M. Chèbe se faisait certaines lois de sorties, de promenades. Tout le temps qu'on construisit le boulevard Sébastopol, il allait voir deux fois par joiu* si « ça avançait »

Personne ne connaissait mieux que lui les magasins en renom, les spécialités ; et bien souvent M"" Chèbe, impatientée de voir aux vitres la tète niaise de son mari pendant qu'elle reprisait activement le linge de la maison, se débarrassait de lui en renvo3rant là-bas... « Tu sais bien, là-bas, au coin de la rue Chose, où l'on vend de si bonnes brioches... Ça nous fera un dessert pour dîner. »

Et le mari s'en allait, prenait le boulevard, flânait aux boutiques, attendait l'omnibus, passait la moitié de la journée dehors pour deux

brioches de trois sous qnll rmpportaût tiiomplulement en s'épongeant le front.

M. Chèbe adorait l'été, les dimanches, les grandes courses à pied dans la poussière de Clamart ou de Romainville, le train des fêtes, de la foule. Il était de ceux qui allaient contempler toute une semaine avant le 1$ août les kunpions noirs, les i£s, les échafaudages. Et sa femme ne s'en plaignait pas. Au moins elle n'avait plus là cet étemel geigneur rôdant des journées entières autour de sa chaise avec des projets d'entreprises gigantesques, des combinaisons ratées d'arance, des retours sur le passé, la rage de ne pas gagner d'argent.

Elle non plus n'en gagnait pas, la pauvre femme ; mais elle savait si bien l'épargner, sa merveilleuse éccmomie suppléait tellement à tout, que jamais la misère, voisine de cette grande gêne, n'était parvenue à entrer dans ces trois chambres toujours propres, à détruire les effets soigneusement reprisés, les vieux meubles cachés sous leurs housses.

En face de la porte des Chèbe, dont le bouton de cuivre luisait bourgeoisement sur le carré, il s'en ouvrait deux autres plus petites.

Sur la première, une carte de visite, fixée par quatre clous, selon l'habitude des artistes industriels, portait le nom de « RisUr, dessmaieur de fabrique. » L'autre avait une petite plaque de

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cuir bouilli et cette suscription en lettres dorées :

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