LA VENGEANCE DE SIDONIE
A Mais, depuis plus de vingt ans qu'il habitait Montrouge, Sigismond Planus n'était rentré si'tard, sans prévenir sa sœur. Aussi M"* Planus était-elle dans une grande anxiété. Vivant en communauté d'idées et de tout avec son frère, n'ayant qu'une même &me pour elle et pour lui, la vieille fille avait eu pendant plusieurs mois le contre-coup de toutes les inquiétudes,de toutes les indignations du caissier; et il lui en était resté, encore maintenant, une grande facilité à trembler et à s'émouvoir. Au moindre retard de Sigismond, elle pensait :
— Ah, mon Dieu !... pourvu qu'il n'y ait pas eu quelque histoire à la fabrique!
Voilà pourquoi, ce soir-là, une fois la bassecour perchée et endormie, le dîner desservi sans qu'on y eût touché, M"' Planua s'était assise dans la petite salle basse, et attendait, pleine d'agitation.
Enfin, vers onze heures, on sonna. Un coup de sonnette, timide et triste, qui ne ressemblait en rien au vigoureux coup de poignet de Sigismond !
— Est-ce vous, monsieur Planus ?... demanda la vieille demoiselle du haut du perron.
C'était lui ; mais il ne rentrait pas seul. Un grand vieux tout courbé le suivait, qui, en entrant, dit bonjour d'une voix lente. Alors seulement M"* Planus reconnut Risler aîné, qu'elle n'avait pas vu depuis les visites du jour de l'an, c'est-à-dire quelque temps avant tous les drames de la fabrique. Elle eut peine à retenir une exclamation de pitié ; mais devant le mutisme grave des deux hommes, elle comprit qu'il fallait se taire.
— Mademoiselle Planus, ma sœur, vous mettrez des draps blancs à mon lit. Notre ami Risler nous fait l'honneur de coucher chez nous, cette nuit.
La vieille fille alla bien vite préparer la chambre avec un soin presque tendre ; car on sait qu'en dehors de M. Planus mon frère, Risler était le seul homme excepté de la ré-
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probation générale où elle les enveloppait tous.
£n sortant du café-concert, le mari de Sidonie avait d'abord eu un moment d'exaltation effrayante. Il marchait au bras de Planus avec des détentes par tout le corps. A cette heure, il n'était plus question d'aller chercher la lettre et le paquet à Montrouge.
— Laisse-moi... va-t*en !... disait-il à Sigismond, j'ai besoin d'être seul...
Mais l'autre se serait bien g^ardé de l'abandonner ainsi à son désespoir. Sans que Risler s'en aperçût, il l'entraînait loin de la fabrique, et l'intelligence de son cœur inspirant au vieux caissier ce qu'il devait dire à son ami, pendant toute la route il ne lui avait parlé que de Frantz, son petit Frantz qu'il aimait tant.
« Ça, oui, c'était de l'affection, et vraie, et sûre... Pas de trahison à craindre avec des coeurs comme celui-là!... »
Tout en parlant, ils avaient quitté le Paris bruyant du centre. Ils marchaient maintenant le long des quais, frôlaient le jardin des Plantes, s'enfonçaient dans le faubourg Saint-Marceau. Risler se laissait conduire. Les paroles de Planus lui faisaient tant de bien !
Ils arrivaient ainsi tout près de la Bièvre, bordée en cet endroit de tanneries, dont les grands séchoirs à claire-voie se rayaient de bleu sur le fond du ciel ; puis, dans les plaines
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vagues de Montsouris, vastes terrains brûlés et pelés par le souffle de feu que Paris répand autour de son travail journalier, comme un dragon gigantesque dont Thaleine de fuméet de vapeur, ne souffire aucune végétation à sa portée.
De Montsouris aux fortifications de Montrouge il n'y a qu'un pas. Une fois là, Planus n'eut pas grand'peine à entraîner son ami chez lui. Il pensait avec raison que son intérieur calme, le spectacle d'une amitié fraternelle, paisible et dévouée, mettrait au coeur de cet infortuné comme un avant-goût du bonheur qui l'attendait près de son frère Frantz. Et, en effet, à peine étaient-ils entrés, que le charme de la petite maison opérait déjà.
— Oui, oui, tu as raison, mon vieux, disait Risler eq marchant à grands pas dans la salle basse, il ne faut plus que je pense à cette femme. C'est comme une morte pour moi maintenant Je n'ai plus que mon petit Frantz au monde... Je ne sais pas encore si je le ferai revenir ou si j'irai le rejoindre; ce qu'il y a de sûr, c'est que nous allons rester ensemble... Moi qui désirais tant avoir un fils ! Le voilà tout trouvé, mon fils. Je n'en veux pas d'autre.
Quand je pense que j'ai eu un instant l'idée de mourir... Allons donc! Elle en serait bien trop heureuse, madame Chose, là-bas!... Je veux
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vivre, au contraire, vivre avec mon Frantz, et rien que pour lui.
— Bravo! dit Sigismond, voilà comme je voulais te voir.
A ce moment, M"* Planus vint annoncer que la chambre était prête.
Risler s'excusait dû dérangement qu'il lui causait.
— Vous êtes si bien, si heureux ici !... C'est vraiment dommage de vous apporter ma tristesse.
— Eh ! mon vieux , tu peux te faire un bonheur semblable au nôtre, dit le brave Sigismond en. rayonnant... J'ai ma sœur, tu as ton frère. Qu'est-ce qu'il nous manque?
Risler eut un vague sourire. Il se voyait déjà installé avec Frantz dans une petite maison tranquille et quakeresse comme celle-fi.
Décidément le père Planus avait eu une bonne idée.
— Viens te coucher, dit-il d'un air triomphant... Nous allons te montrer ta chambre.
La chambre de Sigismond Planus était une pièce au rez-de-chaussée, une grande pièce simplement mais proprement meublée, avec des rideaux de cotonnade aux fenêtres, au baldaquin du lit, et des petits carrés de tapis au bas des chaises sur le carreau luisant. Madame Froment mère, elle-même, n'aurait rien trouvé à redire
à la bonne tenue de l'endroit. Sur les planches formant bibliothèque quelques livres étaient rangés : Le Manuel du pêcheur a la ligne, La Parfaite ménagère à la campagne. Les Comptes faits de Barème. C'était toute la partie intelligente de l'appartement.
Le père Planus regardait autour de lui fièrement. Le verre d'eau se trouvait à sa place sur la table en noyer, la boîte à rasoir sur la toilette.
— Tu vois, Risler... il y a tout ce qu'il £aut.. D'ailleurs, si tu manquais de quelque chose, les clefs sont à tous les meubles... tu n'as qu'à ouvrir... Et regarde quelle belle vue on a d'ici... Il fait un peu noir en ce moment; mais demain matin, en t'éveillant, tu verras, c'est magnifique. »
Il ouvrit la fenêtre. De grosses gouttes de pluie commençaient à tomber, et des éclairs déchirant la nuit montraient la longue ligne silencieuse des talus qui s'étendaient au loin, avec des poteaux télégraphiques de place en place ou la porte sombre d'une casemate. Par intervalles, le pas d'une patrouille sur le chemin de ronde, le cliquetis d'un fusil ou d'un sabre, rappelaient qu'on se trouvait dans la zone militaire. C'était cela l'horizon tant vanté de Planus, horizon mélancolique s'il en fiit.
— Et maintenant, bonsoir!... Dors bien.
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Mais au moment où le vieux caissier allait sortir son ami le rappela :
— Sigismond !
— Présent... dit le bonhomme, et il attendit. Risler rougit légèrement, eut ce mouvement
de lèvres de l'homme qui va parler ; puis faisant un grand effort sur lui-même :
— Non, non... rien... Bonsoir, mon vieux !
Dans la salle à manger le frère et la sœur
causèrent encore longtemps à voix basse. Planus racontait le terrible événement de la soirée, la rencontre avec Sidonie ; et vous pensez s'il y en eut des « Oh ! les femmes !... » et des « Oh I les hommes!... » Enfin, qtiand on eut fermé k clef la porte du petit jardin, mademoiselle Pla> nus monta dans sa chambre, et Sigismond s'installa, comme il put, dans un petit cabinet à côté.
Vers le milieu de la nuit, le caissier fiit réveillé en sursaut par sa sœur, qui l'appelait k demi-voix, très effrayée :
— Monsieur Planus, mon frère !
— Hein?
— Avez-vous entendu ?
— Non... Quoi donc?
—- Oh I c'est afifreux... Quelque chose comme un grand soupir, mais si fort, mais si triste... Ça venait de la chambre en bas.
Ils écoutèrent. Au dehors, la pluie tombait à
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torrents, avec ce bruit de feuillages qui donne à la campagne une impression si complète d'isolement et d'étendue.
— C'est le vent..., dit Planus.
— Je suis sûre que non... Chut ! .. écoutez...
Dans le tumulte de l'orage, une plainte montait, comme un sanglot fait d'un nom péniblement articulé :
— Frantz !... Frantz !...
C'était sinistre et lamentable.
Lorsque le Christ en croix poussa dans l'espace vers le ciel vide son cri désespéré : « £li, Eli, lamma sabacthani, » ceux qui l'entendirent durent éprouver l'espèce de terreur superstitieuse qui saisit tout à coup M^'* Planus.
*- J'ai peur, murmura-t-elle... si vous alliez voir.
— Non, non, laissons-le. Il pense à son frère... Pauvre garçon I C'est encore cette idée-là qui peut lui faire le plus de bien.
Et le vieux caissier se rendormit.
Le lendemain, il se réveilla comme toujours à la diane sonnant dans les forts ; car la petite maison, entourée de casernes, réglait toute sa vie sur les sonneries militaires. La sœur, déjà levée, donnait à manger aux poules. En voyant Sigismond debout, elle vint vers lui un peu émue.
— C'est singulier, dit-elle, je n'entends rien
remuer chez M. Risler... Pourtant la fenêtre est grande ouverte.
Sigismond, très étonné, alla frapper chez son ami:
— Risler !... Risler !
Il appelait avec une certaine inquiétude.
— Risler 1 es-tu là?... est-ce que tu dors?
Rien ne répondait. Il ouvrit la porte.
La chambre était froide. On sentait que par la fenêtre ouverte, l'humidité du dehors l'avait envahie toute la nuit. Au premier coup d'œil jeté sur le lit, Planus pensa : « Il ne s'est pas couché... » En effet, la couverture était intacte, et dans la chambre, une veillée pleine d'agitation se révélait aux moindres détails, à la lampe encore fumante et qu'on avait négligé d'éteindre, à la carafe entièrement vidée dans une fièvre d'insomnie ; mais ce qui terrifia le caissier, ce fut de trouver grand ouvert le tiroir de commode où il avait soigneusement déposé la lettre et le paquet confiés à lui par son ami.
La lettre n'était plus là. Le paquet déplié, resté sur la table, laissait voir une photographie, le portrait de Sidonie à quinze ans. Avec sa robe à guimpe, ses cheveux mutins, séparés au front, sa pose embarrassée de fillette encore gauche, la petite Chèbe d'autrefois, l'apprentie de mademoiselle Le Mire, ne ressemblait guère à la Sidonie de maintenant. Et c'est justement
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pour cela que Risler avait gardé cette |>v^ graphie, comme mi souvenir, non pas çj ^^^o^ femme, mais de la « petite. » ^^
Sigismond était consterné :
— C'est ma faute, se disait-il... J'aursii^ retirer les clefs... Mais qui se serait dout^ ^^ y pensait encore ?... Il m'avait tant jur^ ^"^ ii cette femme n'existait plus pour lui. ^^e
A ce moment M"« Planus entra, le vî^a bouleversé. ^*€'e
— Monsieur Risler est parti... fit-elle.
— Parti ?... La porte du jardin n'était do pas fermée?
— Il a passé par-dessus le mur... On voit l^g marques.
Ils se regardèrent, terrifiés.
Planus pensait : « C'est la lettre!... »
Évidemment cette lettre de sa femme avait dû apparaître à Risler quelque chose d'extraordinaire ; et pour ne pas réveiller ses hôtes, i] s'était sauvé sans bruit, par la fenêtre, comme un voleur. Pourquoi ? Dans quel but ?
— Vous verrez, ma sœiu*, disait le pauvre Planus en achevant de s'habiller à la hâte, vous verrez que cette coquine lui aura joué encore quelque tour. Et comme la vieille fille essayait de le rassurer, le brave homme en revenait toujours à son motif favori :
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— Chai bas gpnfianxe ! .,. Puis, sitôt prêt, il s'élança dehors.
Sur la terre détrempée par la grosse pluie de la nuit, les pas de Risler s'apercevaient jusqu'à la porte du petit jardin. Il avait dû partir avant le jour, car les carrés de légumes et les bordures de fleurs étaient défoncés au hasard par des traces creuses, espacées en de longues enjambées ; le mur du fond avait des éraflurea blanches, un léger éboulement au faîte. Le frère et la sœur sortirent sur le chemin de ceinture. Ici la marque des pas devenait impossible à suivre. On voyait pourtant que Risler était allé dans la direction de la route d'Orléans.
— Au fait, hasarda M"* Planus,nous sommes bien bons de nous tourmenter ; il est peut-être retourné à la fabrique tout simplement.
Sigismond secoua la tête. Ah 1 s'il avait dit tout ce qu'il pensait!
— Allons ! rentrez, ma sœur,.. Je vais voir...
— Et le vieux Chai bas gonfianut partit en coup de vent, sa crinière blanche encore plus hérissée que d'habitude.
A cette heure-là, sur la route de ceinture, c'était un va-et-vient de soldats, de maraîchers, la garde montante, des chevaux d'officiers qu'on promenait, des cantiniers avec leur équipage, tout le train, tout le mouvement qui se fait le mntin autour des forts. Planus s'en allait
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à grands pas au milieu du bruit, quand tout à coup il s'arrêta. Sur la gauche, au pied des talus, devant un petit bâtiment carré où se lit en noir sur le plâtre cru :