COMMENT FINIT L'BISTOIIE DE LA PETITE CHÉBE
EPENDANT, teyVembre arrirail.
La dttMc aviit réuni au château une nombreufe compaf^ie, bradante, vulgaire. C'étaient de longs repsu où cet bouf^geois richet ■'attardaient avec des lenteurt, des Ustitudet, det endormements de paysani. On allait en voiture au-devant des chasseurs sur les roules déjà froides des crépuscules d'automne. La brume montait des champs moissonnés; et pendant que le gibier efiaré rasait les sillons avec des appels craintifs, la nuit semblait sortir de tous ces bois dont les masses sombres gnmdissaient en s'étalant sur la plaine.
On allumait les lanternes de la calèche, et
chaudement, sous les couvertures déroulées, on rentrait vite, le vent frais dans le visage. La salle, magnifiquement éclairée, s'emplissait de train, de rires.
Claire Fromont, gênée par la grossièreté de l'entourage, ne parlait guère. Sidonie brillait de tout son éclat. La course avait animé son teint pâle et ses yeux de Paris. Elle savait bien rire, comprenait peut-être un peu trop, et, pour les gens qui étaient là, semblait la seule femme présente. Son succès achevait de griser Georges ; mais à mesure qu'il s'avançait davantage, elle se montrait plus réservée. Dès lors, il résolut qu'elle serait sa femme. Il se le jura à lui-même, avec cette affirmation exagérée des caractères faibles qui semblent toujours combattre d'avance les objections devant lesquelles ils savent qu'ils céderont un jour...
Ce fut pour la petite Chèbe le plus beau moment de sa vie. Même en dehors de toute visée ambitieuse, sa nature coquette et dissimulée trouvait un charme étrange à cette intrigue d'amour mystérieusement menée au milieu des festins et des fêtes.
Autour d'eux, personne ne se doutait de rien. Claire était dans cette période saine et charmante de la jeunesse où l'esprit, à demi-ouvert, s'attache aux choses qu'il connaît avec une confiance aveugle, la complète ignorance des
trahisons et du mensonge. M. Fromont ne songeait qu'à son commerce. Sa femme nettoyait ses bijoux frénétiquement. Il n'y avait que le vieux Gardinois et ses petits yeux de vrille qui fussent à craindre ; mais Sidonie l'amusait, et quand même il eût découvert quelque chose, il n'était pas homme à lui faire manquer son avenir.
Elle triomphait, quand une catastrophe subite, imprévue, vint anéantir ses espérances.
Un dimanche matin, au retour d'un affût, on rapporta M. Fromont mortellement blessé. Un coup de fiisil, destiné à un chevreuil, l'avait frappé près de la tempe. Le château fut bouleversé.
Tous les chasseurs, parmi lesquels le maladroit inconnu, partirent en hâte vers Paris.
Claire, folle de douleur, entra, pour n'en plus sortir, dans la chambre où son père agonisait, et Risler, prévenu de la catastrophe, vint vite chercher Sidonie.
La veille du départ, elle eut avec Georges un dernier rendez-vous « au Fantôme, » rendezvous d'adieu, pénible et furtif, solennis^ par le voisinage de la mort. On jura pourtant de s'aimer toujours ; on convint d'un endroit où l'on pourrait s'écrire. Et ils se séparèrent.
Retour lugubre.
Brusquement, elle revenait à sa vie de tous
les jours, escortée par le désespoir de Risler, pour qui la mort de son cher patron était une perte irréparable. Arrivée chez elle, il lui fallut raconter son séjour jusque dans les moindres détails, causer sur les habitants du château, sur les invités, les fêtes, les dîners, le désastre de la fin. Quel supplice pour elle qui, toute à une pensée toujours la même, aurait eu tant besoin de silence et de solitude I Mais ce n'était pas encore cela le plus terrible.
Dès le premier jour, Frantz était revenu s'asseoir à son ancienne place ; et ses regards qui la cherchaient, ses paroles qui s'adressaient à elle seule, lui semblaient d'une intolérable exigence.
Malgré toute sa timidité et sa défiance, le pauvre garçon se croyait dans son droit d'amoureux accepté et impatient, et la petite Chèbe était obligée de sortir de ses rêves pour répondre à ce créancier, rejeter toujours plus loin l'échéance.
Il vint un jour pourtant où l'indécision ne fut plus possible.
Elle avait promis d'épouser Frantz quand il aurait une position ; et voilà qu'on lui oflfrait une place d'ingénieur dans le Midi, aux hauts fourneaux de La Grand'Combe. C'était suffisant pour un ménage modeste.
Nul moyen de reculer.
II fallait s'exécuter ou trouver un prétexte. Mais lequel?...
Dans ce danger pressant, elle songea à Désirée. Quoique la petite boiteuse ne lui eût jamais fait de confidence, elle savait son grand amour pour Frantz. Depuis longtemps, elle avait deviné cela avec ses yeux de fille coquette, miroirs clairs et changeants qui reflétaient toutes les pensées des autres sans rien laisser voir des siennes. Peut-être même cette idée qu'une autre femme aimait son fiancé, lui avait tout d'abord rendu l'amour de Frantz plus supportable ; et, comme on met des statues aux tombeaux pour les rendre moins tristes, la jolie petite figure p&le de Désirée au seuil de cet avenir si noir le lui avait fait paraître moins sinistre.
A cette heure, cela lui fournissait un prétexte honorable et facile pour se dégager de sa promesse :
— Non ! vois-tu, maman ! dit-elle un jour à M"^ Chèbe, jamais je ne consentirai à faire le malheur d'une amie comme celle-là. J'aurais trop de remords... Pauvre Désirée !.., Tu ne t'es donc pas aperçue comme elle a mauvaise mine depuis mon retour, comme elle me regarde d'un air suppliant ?... Non ! je ne lui ferai pas cette peine, je ne lui enlèverai pas son Frantz.
Tout en admirant le grand cœur de sa fille,
M"* Chèbe trouvait ce sacrifice exagéré, et faisait des objections :
— Prends garde, mon enfant ! nous ne sommes pas riches... Un mari comme Frantz ne se présente pas tous les jours.
— Tant pis ! je ne me marierai pas... déclara nettement Sidonie; et, trouvant son prétexte bon, elle s'y cramponna avec énergie. Rien ne put la faire changer d'idée, ni les larmes de Frantz, qu'exaspérait ce refus entouré de raisons vagues qu'on ne voulait pas même lui expliquer, ni les suppfications de Risler, à qui M"" Chèbe avait chuchoté dans le plus grand mystère les raisons de sa fille, et qui, malgré tout, ne pouvait se défendre d'admirer un pareil sacrifice.
— Ne l'accuse pas, va!... C'est un anche!.,.
disait -il à son frère en essayant de le calmer.
—Oh ! oui, c'est un ange, appuyait M~ Chèbe en soupirant. De sorte que le pauvre amoureux trahi n'avait pas même le droit de se plaindre. Désespéré, il se décida à quitter Paris, et dans sa rage de fuir, La Grand'Combe lui semblant trop rapprochée, il sollicita et obtint une place de surveillant à Ismailia, aux travaux de l'isthme ' de Suez. Il partit sans avoir rien su ou rien voulu savoir de l'amour de Désirée ; et pourtant, quand il vint lui faire ses adieux, la chère
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petite infirme leva sur lui de jolis yeux timides, où il y avait écrit très lisiblement :
« Moi, je vous aime, si elle ne vous ai nie pas... »
Mais Frantz Risler ne savait pas lire récriture de ces yeux-là.
Heureusement que les âmes habituées à souffrir ont des patiences infinies. Son ami parti, la petite boiteuse, avec son gentil grain d'illusion qu'elle tenait de son père, affiné par sa nature de femme, se remit courageusement au travail, en se disant :
— Je l'attendrai.
Et, dès lors, elle ouvrit toutes grandes les ailes de ses oiseaux, comme s'ils partaient tous l'un après l'autre pour Ismaïlia d'Egypte... Ht c'était loin !
De Marseille, avant de s'embarquer, le jeune Risler écrivit encore à Sidonie une dernière lettre, à la fois comique et touchante, où, mêlant les détails les plus techniques aux adieux les plus déchirants, le malheureux ingénieur déclarait partir, le cœur brisé, sur le transport Le Sahib, « navire mixte de la force de quinze cents chevaux, » comme s'il espérait qu'un nombre aussi considérable de chevaux-vapeur impressionnerait son ingrate et lui laisserait des remords étemels. Mais Sidonie avait bien d'autres choses en tête.
Elle commençait à s'inquiéter du silence de Georges. Depuis son départ de Savigny, elle avait reçu une fois des nouvelles, puis rien. Toutes ses lettres restaient sans réponses. Il est vrai qu'elle savait par Risler que Georges était très occupé, et que la mort de son oncle, en lui laissant la direction de la fabrique, lui avait créé une responsabilité au-dessus de ses forces... Mais ne pas écrire un mot !
De la fenêtre du palier oti elle avait repris ses stations silencieuses, car elle s'était arrangée pour ne plus retourner chez M"* Le Mire, la petite Chèbe cherchait à apercevoir son amoureux, guettait ses allées et venues dans les cours, les bâtiments, et le soir, à l'heure du train de Savigny, le regardait monter en voiture pour aller rejoindre sa tante et sa cousine, qui passaient les premiers mois de leur deuil chez le grand-père, à la campagne.
Tout cela l'agitait, l'efïrayait ; et surtout la proximité de la fabrique rendait l'éloignement de Georges encore plus sensible. Dire qu'en appelant un peu haut elle aurait pu le faire se tourner vers elle ! Dire qu'il n'y avait qu'un mur qui les séparait! £t pourtant, à ce moment -là, ils étaient bien loin l'un de l'autre.
Vous rappelez-vous, petite Chèbe, ce triste soir d'hiver où le bon Risler entra chez vos
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parents avec une figure eztnoidmaire, en <&• suit : « Gnndes nouvelles ! »
Gnuades nouTelles, en effet.
Georges Fromont Tenait de hti apprendre que, confonnément aux demièfes volontés de son onde, il allait épouser sa cousine Claire, et que décidément, ne pouvant pas conduire la &• brique tout seul, il était lésoluà le prendre pour associé, en donnant à la maison la raison sociale de : Fromont jeune et Risler ain£
Comment aves-vous &it, petite Clièbe, pour garder votre sang^-froid en apprenant que b bbrique allait vous échapper, qu\ine autre femme avait pris votre place? Quelle sinistre soirée!... M** Clièbe reprisait près de la table, M. Cbèbe séchait devant le feu ses vêtements mouillés d*une longue course sous Uphiie. Oh! le mis^able intérieur, plein de tristesse et d'ennui ! La lampe éclairait mal. Le repas vite lait avait laissé dans la pièce une odeur de cuisine de pauvres. Et œ Risler, ivre de joie, qui parlait, s*animait, feisait des projets !
Toutes ces choses vous serraient le cœur, vous rendaient la trahison encore plus aflîeuse par la comparaison de la richesse qui fuyait votre main tendue, et de cette inUme médiocrité où vous étiex condamnée à vivre...
Elle en fut sérieusement et longuement malade.
De son lit, quand les vitres secouées sonnaient sous les rideaux, la malheureuse croyait toujours que les voitures de la noce de Georges passaient en bas dans la rue ; et elle avait des crises nerveuses, muettes, inexplicables, comme une fièvre de colère qui la consumait.
Enfin, le temps, la jeunesse, les soins de sa mère, et surtout ceux de Désirée, qui savait maintenant le sacrifice qu'on lui avait fait, vinrent à bout de la maladie. Mais Sidonie resta longtemps très faible, accablée par une tristesse mortelle, des envies de pleurer qui la secouaient nerveusement.
Tantôt elle parlait de voyager, de quitter Paris. D'autres fois, c'était le couvent qu'il lui fallait. Autour d'elle, on s'affligeait, on cherchait la cause de ce singulier état, plus inquiétant encore que la maladie , quand tout à coup elle avoua à sa mère le secret de ses tristesses.
Elle aimait Risler aîné... Jamais elle n'avait osé le dire, mais c'est lui qu'elle avait toujours aimé, et non pas Frantz.
Cette nouvelle surprit tout le monde, Risler plus que personne ; mais la petite Chèbe était si jolie, elle le regardait avec des yeux si doux que le brave garçon en fut tout de suite amoureux comme une bête. Peut-être aussi, sans
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qu'il s'en rendît bien compte, cet amour était au fond de son cœur depuis longtemps...
Et voilà comme il se fait que le soir de son mariage, la jeune M*"* Risler, toute blanche dans sa toilette de noce, regardait avec un sourire de triomphe la fenêtre du palier otx dix ans de sa vie tenaient étroitement encadrés. Ce sourire orgueilleux, où se peignait aussi une pitié profonde et un peu de mépris, comme une nouvelle enrichie peut en avoir pour la médiocrité de ses débuts, s'adressait évidemment à l'enfant pauvre et malingre qu'elle croyait voir là-haut, en face d'elle, dans la profondeur du passé et de la nuit, et semblait lui dire en montrant la fabrique :
— Qu'est-ce que tu dis de ça, petite Chèbc?... Tu vois, j'y suis maintenant...