‹ Œuvres de Alphonse DaudetChapitre 8 sur 26 · LE JOUR DE MA FEMME · texte numérisé non relu

LE JOUR DE MA FEMME

IDI. Le Marais déjeune.

Aux lourdes vibrations des angélus de Saint-Paul, de Saint- GervaiSi de Saint-Denis du Saint- Sacrement, se mêle, montant des cours, le tintement grêle des cloches de fabrique. Chacun de ces carillons a sa physionomie bien distincte. Il en est de tristes et de

PROifONT JEUNE

^18, d'alertes et d'endormis. Il y a des cloches riches, heureuses, tintant pour des centaines d'ouvriers; des cloches pauvres, timide», qui semblent se cacher derrière les autres et se faire toutes petites, comme si elles avaient peur que la faillite les entende. Et puis les menteusts, les effrontées, celles qui sonnent pour le dehors, pour la rue, pour faire croire qu'on est une maison considérable et qu'on occupe beaucoup de monde.

Dieu merci, la cloche de l'usine Fromont n'est pas une de celles-là. C'est une bonne vieille cloche, un peu fêlée, connue dans le Marais depuis quarante ans, et qui n'a jamais chômé que les dimanches et les jours d'émeute.

A sa voix, tout un peuple d'ouvriers dcfile sous le portail de l'ancien hôtel et s'écoule dans les cabarets environnants. Les apprentis s'asseyent au bord des trottoirs avec des ouvriers maçons. Pour se réserver une demi-heure de jeu, ils déjeunent en cinq minutes de tout ce qui tratne à Paris pour les ambulants et les pauvres, des marrons, des noix, des pommes ; et à côté d'eux les maçons cassent de fifrandes miches d'un pain tout blanc de farine et de pUtre. Les femmes sont pressées, et s'en vont en courant. Elles ont toutes & la maison ou & l'asile un enûint & surveiller, un vieux parent, le ménaf2:e & Caire, étouffées par l'air des ate-

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liers, les paupières gonflées, les cheveux ternis de la poussière des papiers-velours, une poudre fine qui fait tousser, elles se hfitent, un panier au bras, par la rue encombrée où les omnibus circulent avec peine dans ce débordement de peuple.

Près de la porte, assis sur une borne qui servait autrefois de montoir aux cavaliers, Risler regarde en souriant la sortie de la fabrique. C'est toujours un bonheur pour lui que l'estime communicative de tous ces braves gens qu'il a connus là quand il était petit et humble comme eux. Ce « bonjour, monsieur Risler, » dit par tant de voix différentes et toutes affectueuses, lui fait chaud au cœur. Les enfants l'accostent sans peur; les dessinateurs à grandes barbes, demi -ouvriers, demi-artistes, lui donnent en passant la poignée de main et le tutoiement.

Peut-être y a-t-il dans tout cela un peu trop de familiarité, car le brave homme n'a pas encore compris le prestige et l'autorité de sa nouvelle position, et je connais quelqu'un qui trouve ce laisser-aller bien humiliant. Mais ce quelqu'un ne peut pas le voir en ce moment, et le patron en profite pour donner une vigoureuse accolade au vieux teneur de livres, Sigismond, qui sort le dernier de tous, roide, rouge, encaissé dans un grand col, et tête nue, — quelque temps qu'il fasse, ~ de peur des coups de sang.

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Risler et lui sont compatriotes. - Ils ont l'un pour l'autre une estime profonde, qui date de leurs débuts à la fabrique, de l'époque lointaine où ils déjeunaient ensemble à la petite crémerie du coin, dans laquelle Sigismond Planus entre tout^eul maintenant et se choisit un plat du jour sur l'ardoise pendue au mur...

Mais gare! voici la voiture de Fromont jeune qui arrive sous le portail. Depuis le matin, il est en courses ; et les deux associés, en s'avançant vers la maison coquette qu'ils habitent tout au fond du jardin, causent amicalement de leurs affaires.

— Je suis allé chez les Prochasson, dit Fromont jeune. Ils m'ont montré de nouveaux modèles, très jolis, ma foi !... Il faut faire attention. Nous avons là des concurrents sérieux.

Risler n'est pas inquiet, lui. Il se sent fort de son talent, de son expérience ; et puis... mais ceci très confidentiel... il est sur la piste d'une invention merveilleuse, une imprimeuse perfectionnée, quelque chose... enfin on verra. Tout en causant ils entrent dans le jardin, soigné comme un square, avec des acacias en boule presque aussi vieux que l'hôtel, et des lierres magnifiques qui cachent les hautes murailles noires.

A côté de Fromont jeune, Risler aine a l'air d'un commis qui rend ses comptes au patron.

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A chaque pas, il s'anète pour parler, car soo geste est lourd, ses idées lentes, et les mots ont bien du mal à lui arriver. Oh ! s'il pouvait voir, là-haut, derrière la litre da second étage, le petit visage rose qui observe tout œU attentivement^.

M"* Risler attend son mari pour déjeuner, et s'impatiente de ses lenteurs de bonhomme.

De la main elle lui £aît signe : « Allons donc ! » Mais Risler ne s'en aperçoit pas. Il est tout occupé de la petite Fromont, la fille de Georges et de Claire, qui prend le soleil, épanouie dans ses dentelles sur les bras de sa nourrice. Comme elle est jolie !

— C'est tout votre portrait, M*" Chorche.

— Vous tr ou ve z , mon bon Risler ? tout le monde dit pourtant qu'elle ressemble à son père.

— Oui, un peu^ Mais cependant...

Et ib sont là tous, k père, ht mère, Risler, 1» nourrice, à chercher gravement une ressemblance dans cette petite esquisse d'être qui les regarde de ses yeux vagues, tout éblouis de la vie et du jour. A sa fenêtre entr'ouverte Sidonie se penche pour voir ce qu'ils fent et pourquoi son mari ne monte pas.

A ce moment, Risler a pris le poupon dans ses bras, tout ce joli fardeau d'étoffes blanches et de rubans clairs, et cherche à le fiaire rire et gazouiller, avec des gentillesses, des mines de

grand-père. Comme il a l'air vieux, le pauvre homme ! Son grand corps qu'il rapetisse devant l'enfant, sa grosse voix qui se fait sourde pour s'adoucir, sont autant de disgrâces et de ridicules.

Là-haut sa femme tape du pied, et murmure entre les dents :

— L'imbécile!...

Enfin, lasse d'attendre, elle envoie prévenir Monsieur que le déjeuner est servi ; mais la partie est si bien en train que Monsieur ne

it plus comment s'en aller, comment interrompre cette explosion de joie et de petits cris d'oiseau. Il parvient pourtant à rendre l'enfant à sa nourrice, et se sauve dans l'escalier ' en riant de tout son cœur. Il rit encore en entrant dans la salle à manger ; mais un regard de sa femme l'arrête net.

Sidonie est assise à table devant le réchaud chargé. On sent un parti pris de mauvaise humeur dans sa pose de victime :

— Vous voilà !... C'est bien heureux.

Risler s'assied, un peu honteux :

— Que veux-tu, petite? Cette enfant est si...

— Je vous ai déjà prié de ne pas me tutoyer.

Cela n'est pas de mise entre nous.

— Mais quand nous sommes seuls ?

— Tenez 1 vous ne saurez jamais vous faire à notre nouvelle fortune... Aussi, qu'arrivc-t-il ?

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Personne ne me respecte ici. Le |)ère Achille me »alue i^ peine quand je passe devant sa loge»»» 11 est vrai que je ne suis pas une Fromonti moi| et que je n*ai pas de voiture...

— Voyons, petite» tu... c'est-à-dire... vous savet bien que tu... que vous pouves vous ser>'ir du cou()é de M** Chorche» HUe le met toujours à notre disposition.

— Combien de fois faut-il vous dire que je ne veux avoir aucune oblififntion à cette femmelà?

— Oh I Sidonie...

— Oui, nous savons, c*est convenu... M"*«Fromont, c'est le bon Dieu. 11 est défendu d'y toucher. Rt moi, je dois me résif^ner à n'être rien dans la maison, à me laisser humilier, fouler aux pieds.

— Voyons, voyons, petite!...

Le pauvre Risler essaye de s'interposer, de dire un mot en faveur de sa chère M"** Chorche. Mais il est maladroit. C'est la pire des conciliations ; et pour le coup Sidonie éclate :

-» Je vous dis, moi, qu'avec son air tranquille, cette femme est orgueilleuse et méchante..* D'abord elle me déteste, je le sais... Tant que j'ai été la pauvre petite Sidonie, à qui l'on jetait les joujoux cassés et les vieilles robes, c'éuit bien ; mais maintenant que je suis mattresse, moi aussi, cela la vexe et l'humilie...

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Madame me donne des conseils de haut, critique mes façons de faire... J'ai eu tort d'avoir une femme de chambre... Naturellement. N'ai-je pas été habituée à me servir moi-même?... Elle cherche toutes les occasions de me blesser... Quand je vais chez elle le mercredi, il faut entendre de quel ton devant le monde elle me demande des nouvelles de cette bonne madame Chèbe... Eh bien I oui. Je suis une Chèbe, et elle une Fromont. Cela se vaut, je pense. Mon {^rand-père était pharmacien. Et le sien, qu'est-ce que c'est ? Un paysan enrichi par l'usure... Oh ! je le lui dirai un de ces jours, si elle fait trop la iîère, et aussi que leur fillette, sans qu'ils s'en doutent, lui ressemble à ce vieux père Gardinois, et Dieu sait qu'il n'est pas beau.

— Oh ! dit Risler qui ne trouve pas un mot à répondre.

— Pardi I oui, je vous conseille de l'admirer, leur enfant. Elle est toujours malade. Elle pleure toute la nuit comme un petit chat. Cela m'empêche de dormir... Après, dans la journée, j'ai le piano de la maman et ses roulades... tra la la la la... Encore si c'était de la musique amusante.

Risler a pris le bon parti. Il ne dit plus un mot ; puis, au bout d'un moment, quand il voit qu'elle commence à être plus calme, il achève de l'apaiser avec des compliments,

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— Est-elle gentille, aujourd'hui! On fut donc des visites, tantôt ?...

Pour éviter la difficulté du tutoiement, il te sert d'un mode vague et impersonnel

— Non, je ne fais pas de visites, répond Sidonieavec une certaine fierté. J'en reçois, au contraire. C'est mon jour...

Et en face de l'air étonné, confondu de ion mari, elle reprend :

— Eh bien ! oui, c'est mon jour... M"* Fromont en a un ; je peux bien en avoir un aussi, je pense.

— Sans doute, sans 4oute, dit le bon Risler, qui regarde autour de lui avec un peu d'inquiétude... C'est donc cela que j'ai vu tant de fleurs partout, sur le palier, dans le salon.

— Oui, ce matin, la bonne est descendue an jardin... Est-ce que j'ai eu tort? Ohl vous ne le dites pas, mais je suis sûre que vous penset que j'ai eu tort... Dame! je croyais que les fleurs du jardin étaient à nous comme à eux.

— Certainement... pourtant tu... vous... il aurait peut-être mieux valu...

— Le demander ?... C'est cela... m'humilier encore à propos de quelques méchants chrysanthèmes et de deux ou trois brins de verdure.

D'ailleurs je ne me suis pas cachée pour les prendre, ces fleurs ; et quand elle montera tout à l'heure...

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— Est-ce qu'elle doit venir? Ah ! c'est gentil. Sidonie bondit, indignée :

— Comment! C'est gentil ?... Il ne manquerait plus que cela, par exemple, qu'elle ne vtnt pas. Moi qui vais tous les mercredis m'ennuyer chez elle avec un tas de poseuses, de grimacières.

Elle ne dit pas que ces mercredis de M"*Fromont lui ont beaucoup servi, qu'ils sont pour elle comme un journal de modes hebdomadaire, une de ces petites publications composites où il y a la façon d'entrer, de sortir, de saluer, de placer des fleurs sur une jardinière et des cigares dans un fumoir, sans compter les gravures, le défilé de tout ce qui se porte avec l'adresse et le nom des bonnes faiseuses. Sidonie ne dit pas non plus que ces amies de Claire dont elle parle si dédaigneusement, elle les a toutes suppliées de venir la voir, son jour, et que ce jour a été choisi par elles-mêmes.

Viendront-elles? M"* Fromont jeune ferat-elle à M"** Risler aîné l'affront de manquer son premier vendredi ? Cela l'inquiète jusqu'à la fièvre...

— Mais dépèchez-vous donc, dit Sidonie à chaque instant... comme vous êtes long à déjeuner, bon Dieu!

Le fait est qu'une des manies du brave Risler est de manger lentement, d'allumer sa pipe à

table en savourant son café à petites doses. Aujourd'hui il lui fauf renoncer à ces chères habitudes, laisser la pipe dans son étui à cause de la fumée, et, sitôt la dernière bouchée, aller s'habiller bien vite, car sa femme tient à ce qu'il monte, cette après-midi, saluer ces dames.

Quel événement dans la fabrique quand on voit Risler aîné descendre, un jour de semaine, en redingote noire et cravate de cérémonie I

*- Tu vas donc à la noce ? lui crie le caissier Sigismond derrière son grillage.

Et Risler répond, non sans quelque fierté :

— C'est le jour de ma femme 1

Bientôt tout le monde sait dans la maison que c'est le jour de Sidonie ; et même le père Achille, qui fait le jardin, n'est pas très content parce qu'on a cassé des branches aux lauriers d'hiver de l'entrée.

Assis devant la planche où il dessine, sous le jour blanc des hautes fenêtres, Risler a quitté sa belle redingote qui le gêne, retroussé ses manchettes toutes fraîches ; mais l'idée que sa femme attend du monde le préoccupe, l'inquiète, et de temps en temps il se remet en tenue pour monter chez lui .

— Personne n'est venu ? demande-t-il timidement.

— Non, monsieur, personne.

Dans le beau salon rouge, — car ils ont un

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salon en damas rouge, avec une console entre les fenêtres et une jolie table au milieu du tapis à fleurs claires, — Sidonie s*est installée en femme qui reçoit, un cercle de fauteuils et de chaises autour d'elle. Çà et là des livres, des revues, une petite corbeille à ouvrage en forme de bourriche, tressée avec des glands de soie, un bouquet de violettes dans un veire de cristal et des plantes vertes dans les jardinières. Tout cela est disposé exactement comme chez les Fromont, à l'étage au-dessous ; seulement le goût, cette ligne invisible qui sépare le distingué du vulgaire, n'est pas encore affiné. On dirait la copie médiocre d'un joli tableau de genre. La maîtresse de maison elle-même a une robe trop neuve, elle a plutôt l'air d'être en visite que chez elle. Aux yeux de Risler tout est superbe, sans reproche ; il s'apprête à le dire en entrant dans le salon, mais devant le regard courroucé de sa femme, le pauvre mari s'arrête intimidé.

— Vous voyez ! il est quatre heures, lui ditelle en montrant la pendule d'un geste de colère... Personne ne viendra... Mais c'est à Claire surtout que j'en veux de n'être pas montée... £lle est chez elle... j'en suis sûre... je l'entends.

En effet, depuis midi, Sidonie guette les moindres bruits de l'étage au-dessous, les cris de l'enfant, une porte qu'on ferme. Risler vou-

ET KTStCK aîné II}

drût redescendre, fuir la conversation du déjeuner qui recommence; mais sa femme ne l'entend pas ainsi. C'est bien le moins qu'il lui tienne compagnie, lui, puisque tout le monde l'abandonne; et il reste là, inepte, cloué sur place, comme ces gens qui n'osent pas bouger pendant l'orage de peur d'attirer la foudre.

Sidonie s'agite, va, vient dans le salon, change une chaise, la remet, se regarde en passant à la glace, sonne sa bonne pour lui dire d'aller demander au père Achille si personne n'est venu pour elle. Il est si méchant, ce père Achille! Peut-être, quand on vient, répond-il qu'elle est sortie?

Mais, non ! le concierge n'a encore vu personne.

Silence et consternation. Sidonie est debout à la fenêtre de gauche ; Risler à celle de droite. De là ib voient le petit jardin, où la nuit commence à descendre, et la fumée noire que la haute cheminée dégage sous un ciel bas. La vitre de Sigismond s'allume la première au rezde-chaussée; le caissier prépare sa lampe luimême avec un soin méticuleux, et sa grande ombre se promène devant la flamme, se courbe en deux près du grillage. La colère de Sidonie «e distrait un moment à ces détaib connus.

Tout à coup un petit coupé entre dans le jardin et vient s'arrêter devant la porte. Enfin

voilà quelqu'un. Dans ce joli tourbillon de soie, de fleurs, de jais, de brandebourgs, de fourrures, qui franchit le perron vivement, Sidonie a reconnu une des plus élégantes habituées du salon Fromont, la femme d'un riche marchand de bronzes. Quelle gloire de recevoir une visite pareille 1 Vite, vite, le ménage prend position, monsieur à la cheminée, madame dans un fauteuil, feuilletant négligemment un magazine.

Pose perdue. La belle visiteuse ne venait pas pour Sidonie ; elle s'est arrêtée à l'étage audessous...

Ah ! si M"* Georges pouvait entendre ce que sa voisine dit d'elle et de ses amies...

A ce moment la porte s'ouvre, on annonce :

— M"' Planus.

C'est la sœur du caissier, une pauvre vieille fille humble et douce, qui s'est fait un devoir de cette visite à la femme du patron de son frère et semble stupéfaite de l'accueil empressé qu'elle reçoit. On l'entoure, on la choie : « Que c'est aimable à vous !... Approchez-vous donc du feu. » Ce sont des attentions, un intérêt à ses moindres paroles ! Le bon Risler a des sourires chaleureux comme des remerciements. Sidonie elle-même déploie toutes ses grâces, heureuse de se montrer dans sa gloire à une égale de l'ancien temps, et de songer que l'autre au-des- «ous doit entendre qu'il lui est venu du monde.

ET RISLER AINé Ii;

Aussi fait-on le plus de train qu'on peut en roulant les fauteuik, en repoussant la table ; et lorsque la vieille demoiselle s'en va, éblouie, enchantée, confondue, on l'accompagne jusque dans l'escalier avec un grand frou-frou de volants, et on lui crie bien fort, en se penchant sur la rampe, qu'on reste chez soi tous les ven- 'dredis... Vous entendez ! tous les vendredis...

Maintenant il fait nuit Les deux grosses lampes du salon sont allumées. Dans la pièce à côté, on entend la bonne qui met le couvert C'est fini. M"* Fromont jeune ne viendra pas.

Sidonie est blême de rage :

— Voyez-vous cette pimbêche qui ne peut pas seulement monter dix-huit marches !... Madame trouve sans doute que nous sommes trop petites gens pour elle... Oh! mais, je me vengerai...

£t à mesure qu'elle exhale sa colère en paroles injustes, sa voix devient vulgaire, prend des intonations de faubourg, un accent peuple qui trahit l'ancienne apprentie du magasin Le Mire.

Risler a le malheur de dire un mot :

— Qui sait ? L'enfant était peut-être malade. Furieuse, elle se retourne sur lui comme si

elle voulait le mordre :

— Allez-vous me laisser tranquille avec cet

ZJÔ FROMONT JEUNE ET RISLER AIKÉ

enfant ! D'abord, c'est votre faute ce qui m'arrive... Vous ne savez pas me faire respecter.

Et pendant que la porte de sa chambre, violemment fermée, fait trembler les globes des lampes et tous les bibelots des étagères, Risler, resté seul, immobile au milieu du salon, regarde d'un air consterné ses manchettes toutes blan^ ches, ses larges pieds vernis, et murmure machinalement :

— Le jour de ma femme !

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